Face à la désorientation politique de notre pays (Re)découvrir la richesse du nationalisme congolais

  • 24 October 2016
  • admin

Dans les cours que je me propose de dispenser cette année dans les universités congolaises, j’ai décidé d’enseigner le Congo aux jeunes Congolais à partir des idées politiques qui constituent l’héritage national le plus fécond pour penser l’avenir et  construire une nouvelle destinée pour notre peuple.

 L’une de ces idées, sans doute la plus importante, est le nationalisme congolais  sous les formes différentes qu’il a prises dans notre histoire de ces cinq dernières décennies.

Elle a été le limon de notre indépendance dans l’esprit de Patrice Emery Lumumba durant sa vie comme à l’heure de sa mort. Elle a été au cœur  de la société congolaise pendant les premières années du règne de Mobutu. Elle a animé la période faste de la philosophie de l’authenticité zaïroise des années 1970 avant de se dissoudre dans la crise sociale où Mobutu avait plongé le pays dans les années 1980. Elle a vibré à nouveau un petit moment pendant le cours règne de Laurent-Désiré Kabila avant de disparaître un temps du paysage politique et de renaître à un autre moment comme incantation utile tout au long de la Troisième République qui, peu à peu, en a perdu le souffle, faute d’une grande ambition et d’un grand dessein national.

Dans la situation actuelle de désorientation et d’errance où la politique congolaise manque de boussole pour se mouvoir dans le présent et de sonde pour scruter le futur, il  est utile pour les générations actuelles et futures de découvrir la nationalisme congolais en vue d’en faire le ferment capable d’enrichir leur intelligence du destin de la nation et de le repenser à nouveau frais comme chance pour le Congo.

30 juin au beau soleil

C’est le 30 juin 1960, quand le Premier ministre Patrice Emery Lumumba prend la parole à la suite des discours du Roi des Belges Baudouin I et du Président de la République Joseph Kasa-Vubu, que tout commence.

Baudouin I inscrit sa vision du Congo dans l’œuvre civilisatrice belge. Il voit notre pays à partir du passé et avec les œillères du passé. Dans une rhétorique paternaliste où il fait vibrer la conscience qu’il a de représenter en lui-même l’œuvre de toute une nation dont il assume la grande ambition d’avoir ouvert le Congo à l’ordre mondial enraciné dans les débuts des temps modernes, il donne des conseils au nouveau pays indépendant. Il présente cette l’indépendance comme un cadeau magnifique octroyé par la Belgique à sa colonie.

 Le Président Kasa-Vubu, en une posture d’enfant sage et de colonisé poli, répond au Roi. Il s’inscrit dans la vision d’un Congo qui accepte le cadeau belge avec humilité et reconnaissance. Il lit, en fait, une prose écrite par un Belge à l’intention des Congolais, avec la même visée que celle de Baudouin I. Croit-il ce qu’il lit ou s’adonne-t-il à un bluff diplomatique pour conserver au soleil du 30 juin son éclat dans toute l’histoire du pays ? Seule sa conscience le sait.

En réalité, il venait par sa parole d’inscrire le présent qui commençait dans un imaginaire néocolonial : celui d’un passé belge destiné à durer encore, de façon positive, dans la conscience congolaise. Lui qui avait milité pour l’indépendance immédiate au moment au les colonisateurs belges rêvaient encore d’une longue période de domination et d’exploitation du Congo ; lui qui avait souffert d’humiliation comme noir parmi ses frères noirs ; voilà qu’il efface dans son langage ce que sa conscience et sa chair avaient subi. Il inscrit le Congo qui commençait ce jour-là dans le destin belge qui devait pourtant finir ce même jour. Il regarde son papier écrit par un Blanc et le récite tranquillement au lieu de lever la tête vers l’avenir pour voir  les arbres et les fleurs du futur de son pays prendre un essor nouveau. Il rate ainsi son entrée dans l’Histoire parce qu’il ne voit pas que pour le Congo, l’Histoire commence véritablement ce jour-là.

Avec ses conseillers africains qu’étaientt Diallo Telli, le guinéen, futur Secrétaire général de l’organisation de l’Union Africaine (OUA) et Félix Moumié, le Camerounais, futur martyr de l’indépendance de son pays, Lumumba avait compris que le 30 juin était l’entrée du Congo dans la grande destinée qui venait d’échapper à Kasa-Vubu. Cette destinée tournait les yeux de tout un peuple non pas vers le passé, mais vers l’avenir. Tout le discours de Lumumba fut un discours de rupture avec le passé pour être la parole qui instaure une grande utopie et un grand mythe : l’utopie de l’Histoire et le mythe du Congo nouveau qui entre royalement dans cette Histoire. Il a parlé au nom de la nation congolaise et il a, ce jour-là, inventé l’homme congolais et son nationalisme propre, le nationalisme congolais.

Seul un enracinement profond dans un tel nationalisme lui avait permis de ne pas regarder le passé comme notre propre et rayonnante Histoire, mais comme la petite histoire d’humiliation, d’exploitation et d’écrasement de l’homme congolais par les colons. Cette petite histoire, il fallait la faire éclater en mille morceaux. Il fallait en sortir comme on sort des ténèbres vers la lumière, avec d’autres pays Africains dont Diallo Telli et Félix Moumié étaient des signes vivants ce 30 juin-là.

Quand il prend à contre-pied Baudouin I et Joseph Kasa-Vubu pour évoquer la nation congolaise comme nation victorieuse qui a arraché l’indépendance, il refuse l’indépendance cadeau pour affirmer les vraies valeurs d’une indépendance qui s’inscrit dans l’Histoire avec ses valeurs nouvelles et ses mythes nouveaux pour l’homme congolais tourné vers le futur.

L’homme congolais dont il pale, c’est l’homme appelé à construire la nation congolaise sur des valeurs dont la colonisation l’avait privé : la grandeur, la liberté, la dignité, la puissance d’être homme parmi les hommes et citoyen parmi les citoyens.

Mais c’est surtout l’homme de nouveaux mythes que Lumumba inventait ce jour-là : l’homme congolais démiurge, qui se crée lui-même dans un génie inimaginable d’homme debout, d’homme foudre qui fait exploser tout ce que la colonisation avait fait de son peuple ;  l’homme qui crée ses nouveaux cieux et sa nouvelle terre, en refusant toutes béquilles offertes par les Belges dans une bonne conscience sans objet. Cet homme-là devait écrire sa propre histoire par des actions de courage et de bravoure dans un pays qui serait le sien, dont il aurait construit la destinée par le savoir, le travail inventif et le savoir-faire.

Pour Lumumba, la nation congolaise est de l’ordre de cet homme de valeurs et de mythes. Elle se nourrit d’une philosophie fondamentale du génie créateur congolais à libérer pour transformer le présent et construire l’avenir. L’appartenance à cette dynamique imaginaire d’invention de soi comme démiurge et comme force d’action et d’organisation d’un pays nouveau capable de grand venir, c’est cela le nationalisme congolais.

Ce nationalisme exige des choix d’existence radicaux, un idéal qui va jusqu’à l’option de donner sa propre vie pour la destinée de son pays et pour son rayonnement dans le monde, s’il le faut.

La vie et la mort de Lumumba ont pris ce sens ultime à partir du moment où il a compris que tout son être pouvait et devait devenir un don pour le Congo, terre d’avenir, selon le titre de son livre-phare. A partir de ce moment-là, son nationalisme a atteint une dimension sacrale qui sera son grand apport à notre pays. Lumumba devenait un héros qui entrait dans la sphère de la légende et prenait les traits d’une mythologie sacrificielle pour la postérité. Son nom vibrait de toutes les belles utopies du Congo à venir et resplendissait comme une étoile pour guider la route de l’indépendance. Il atteignait une dimension poétique, c’est-à-dire créatrice. En lui, dans son destin tragique et pathétique s’enfantait la terre nouvelle et se chantait le cantique nouveau des générations futures : une certaine vérité du Congo destinée à l’éternité.

Malheureusement, cette haute idée de Lumumba et du nationalisme qu’elle incarne a perdu de sa ferveur et de son éclat de nos jours. La grande vision de notre destinée qu’elle fécondait au matin de notre indépendance, rien ne donne plus l’impression que la classe dirigeante et les élites économiques ou culturelles de notre pays l’aient encore dans leur être, en comprennent la philosophie profonde et se soucient encore de la transmettre aux générations actuelles et futures.

La passion des valeurs fondamentales pour lesquelles Lumumba est mort a disparu complètement du champ de notre vie.

 Dans notre Congo d’aujourd’hui, on ne parle de liberté que de manière folklorique et incantatoire, sans y croire. La grandeur du Congo n’est plus une idée régulatrice de notre destinée, sauf dans la phraséologie verbeuse pour amuser la galerie internationale. La dignité, on est toujours prêt à la perdre dès que s’agitent quelque part des espèces sonnantes et trébuchantes, à toutes les occasions où l’on peut renier la parole donnée pour une petite parcelle de pouvoir ou une grande place au sommet et dans les entrailles de l’Etat. Être des femmes et des hommes congolais debout pour écrire notre histoire comme l’Histoire des hommes debout, tournés vers l’avenir et déterminés à créer le pays de leurs rêves et de leurs responsabilités, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que tout cela n’a plus de sens et que le pays va à vau-l’eau dans les profondeurs de son imaginaire créateur.

Quant au mythe du Congolais démiurge, qui vibrait dans chaque mot que Lumumba prononçait, on ne l’entend plus nulle part.  Nos yeux cherchent le salut en se tournant vers le ciel auquel s’adressent nos prières. Nos yeux cherchent le salut dans les institutions internationales qui nous tiennent par toutes les parties sensibles de notre être.

 Le peuple de Kinshasa exprime tout cela aujourd’hui de manière très forte. Haut et fort, il affirme que le monument du héros national à l’entrée du quartier de Limete,  lassé par toute la déchéance congolaise à laquelle il assiste tous les jours et toutes les nuits, a baissé le bras qu’il levait en forme de triomphe, le regard fixé vers l’avenir. Lumumba pleure tous les jours et toutes les nuits devant ce que le Congo est en train de devenir, raconte le petit peuple de Kinshasa. Seuls les Congolais qui ont des yeux pour voir les larmes de Lumumba, les voient. Il faut en tirer toutes les conséquences en termes de nouvelles options pour le futur.

J’ai entendu ce sombre récit dans un car de transport que l’on appelle « Esprit de mort » dans la capitale congolaise. C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il est urgent de ressusciter pour les jeunes générations le nationalisme politique que l’imaginaire de Patrice Emery Lumumba a légué à l’imaginaire du peuple Congolais.

Actuellement, c’est un devoir pour notre pays de réveiller les valeurs, les mythes et les idéaux de l’héritage de Lumumba pour un nouvel imaginaire congolais. Ce n’est pas une question de paroles vides, c’est une question de conscience incandescente, d’action créatrice et de vigueur pour la transformation de notre société, dans tous les domaines.

     Il est triste de constater que 300 personnes, réunies à la cité de l’UA dans un dialogue destiné à sortir notre nation de sa crise, n’aient même pas évoqué puissamment le nationalisme du grand héros national pour le poser devant leurs propres yeux comme le Grand Esprit unificateur. Ils ont parlé sans son souffle tutélaire et leurs paroles ont tourné en rond, faute d’étoile du matin, faute du génie fécondateur que l’idéologie nationalisme lumumbienne pouvait représentait pour l’avenir à construire.

Il est indispensable de créer un nouvel imaginaire dans les nouvelles générations en puisant dans la pensée de Lumumba le souffle pour une nouvelle conscience nationaliste au sens d’une haute visée de grandeur pour chaque Congolaise et pour chaque Congolais. (Ré)enraciner la nation  dans ce limon, (ré)enfanter l’homme congolais dans cet esprit, (ré)imaginer la destinée de notre pays dans cette utopie, agir et construire de nouvelles institutions pour sauver la nation de sa désorientation, il n’y a rien de plus beau, de plus grand et de plus splendide comme solutions du futur face à toutes les crises qui divisent, fragilisent et avilissent notre pays aujourd’hui.

La dictature de Mobutu et le nationalisme congolais authentique

Mobutu avait compris la place de Lumumba dans notre histoire, dans toute notre Histoire. Il a toujours rêvé de se hisser à la hauteur de ce Grand congolais dans l’histoire de notre nation, dans toute l’Histoire de notre destinée. Il a toujours imaginé qu’il pouvait récupérer la gloire de  Lumumba, instrumentaliser ses intuitions idéologiques et en faire le limon de sa propre gloire dans l’imaginaire de notre peuple. C’est dans cette perspective qu’il a repris à son compte la nationalisme comme perspective de pensée et qu’il a été conduit à lui imprimer sa propre marque, avec tout son éclatant génie de la dissimulation, de la théâtralisation, du mensonge et de la manipulation, dont il avait le secret, pour faire du mobutisme la concrétisation nationale du génie lumumbien.

Sa force fut avant tout de donner au nationalisme de Lumumba une tournure de nationalisme congolais authentique mobutiste.

De quoi s’agissait-il ? De faire croire que le nationalisme congolais authentique consistait à n’être ni à gauche, ni à droite, ni même au centre, selon les catégories de la politique occidentale. Il fallait devenir des Congolais, avec nos propres catégories politiques, nos propres orientations idéologiques et nos propres vérités vitales.

La manœuvre était habile. En utilisant le mot de nationalisme dont le souffle que lui avait donné Lumumba concernait les valeurs, les mythes et les choix d’existence face à l’avenir, Mobutu centrait tout sur la politique, l’économie et la culture comme réalité concrète d’affirmation de l’identité congolaise. Il concrétisait la vision de Lumumba dans des champs fascinants pour le peuple. Il innovait en quittant les sphères des paroles pour atterrir dans l’action. Il inventa ainsi une nouvelle ligne de vision nationaliste des réalités à partir de l’être congolais, dont il n’évoquait d’ailleurs que des éléments folkloriques pour exalter l’unicité du pouvoir (le Chef), l’unité du territoire (le pays) et l’unité idéologique (le mobutisme).

La réussite fut fulgurante pendant un temps et le nationalisme congolais authentique prit naissance. Il est, aujourd’hui encore, l’héritage le plus solide de Mobutu dans notre pays : il a créé chez les Congolais la conscience d’être un seul peuple, la volonté de conserver cet acquis et le refus de tout qui ce va dans le sens de la balkanisation du territoire national et du grand imaginaire congolais, malgré les conflits tribaux qui fragmentent concrètement notre nation sans pourtant en faire éclater la vérité de l’unité profonde héritée de Lumumba.

Chez le président-Léopard, le nationalisme est devenu un lien émotionnel et vital avec une terre des ancêtres, avec une manière autocratique d’exercer le pouvoir politique et avec une certaine idée, pour chaque Congolaise et chaque Congolaise, d’être authentiquement fils et fille de cette terre et de son monarque.

Sur ce socle, Mobutu a su faire ce qu’il savait faire avec maestria : utiliser la dissimulation,  le mensonge et la manipulation pour solidifier sa dictature. Il fit croire à son peuple qu’il ne voulait être ni à gauche ni à droite, ni même au centre, alors qu’il ne savait même pas ce que cela signifiait que d’être de gauche, de droite ou du centre à l’échelle politique, économique et culturelle. La prestidigitation fut fabuleuse. Nous crûmes au Congo qu’il nous conduisait quelque part alors qu’il errait dans un flou idéologique où son idée de la politique authentique n’était que l’art de faire illusion autour des valeurs africaines mal digérées.  Nous crûmes qu’il avait la stature d’un sauveur alors qu’il n’était qu’un dictateur enfermé dans les enjeux de la guerre froide. Il avait de l’économie une idée archaïque, enracinée dans l’esprit de la chasse et de la cueillette, qui ne pouvait s’inscrire ni dans la compétition capitaliste libérale, ni dans la planification de type socialiste ou communiste, ni dans cette sphère politique molle et instable qui s’appelle le Centre. Sa culture de l’authenticité congolaise devint ainsi une farce grotesque où la référence à Lumumba perdit toute pertinence pour laisser la place au nationalisme dérisoire d’un Mobutu en panne d’idées et d’actions, abreuvé dans son délire politique par sur une authenticité  totalement creuse.

Tous ceux qui avaient cru en l’ordre du mobutisme et en son sens de l’unification du pays virent d’année en année Mobutu détruire lui-même tout ce qu’il avait construit en termes d’unité profonde du tissu social et idéologique congolais. A travers une constante manipulation des tribus les unes contre les autres après les avoir pourtant unifiées, à travers une gouvernance erratique et une gestion calamiteuse de l’économie nationale selon la ligne d’une authenticité verbeuse, Mobutu cassa les ressorts du nationalisme congolais authentique.

A sa mort, très peu de personnes se souvenaient encore que le président que le mouvement de l’AFDL avait chassé du pouvoir était celui en qui le peuple congolais, avait vu, trois décennies plus tôt, l’homme providentiel : le Messie dont l’action avait réunifié le Congo, créé une forte conscience nationale et édifié la philosophie de l’authenticité comme idéologie pour donner un corps et une substance aux grands rêves de Lumumba.

Malgré l’échec de Mobutu, il est impératif aujourd’hui de repenser les intuitions qu’il avait dévoyées et vidées de leur sens. Cela passe par une « revisitation », comme on dit au Congo aujourd’hui, de grandes significations de ce qui aurait pu être un grand héritage politique et idéologique, si le mobutisme en tant que pratique politique, économique et culturelle ne l’avait trahi. Notamment :

  • Le nationalisme comme conscience de l’unité profonde de notre pays : une unité qui n’est pas liée au simple sort historique ni à un destin aveugle, mais à la volonté, mûrement conduite, de construire une destinée commune dans un vivre-ensemble tourné vers l’avenir.
  • La vision nouvelle de notre pays comme communauté des citoyens déterminés à se nourrir de mêmes valeurs, de mêmes mythes et de mêmes dynamiques de sens dans la ferveur d’une même foi dans une force unificatrice qui serait notre âme, comme aurait dit Renan.
  • La décision d’enseigner cette âme de génération en génération, loin de toutes les manipulations et de tous les mensonges funestes comme ceux que le mobutisme a imprimés à notre histoire.

Sous cet angle, le nationalisme congolais authentique devra être (re)capturé comme une structure anthropologique fondamentale de notre imaginaire, pour nous orienter dans le monde d’aujourd’hui et dans celui du futur.  

 L’héritage du nationalisme congolais à l’ère des Kabila, père et fils

C’est pour n’avoir pas compris cette nécessité de lier Lumumba et Mobutu dans un même imaginaire de la reconstruction du Congo, dans leurs forces plus que dans leurs erreurs, que Laurent-Désiré Kabila se fourvoya complètement et manqua l’opportunité de construire le nationalisme qu’il avait pourtant en vue quand il créa son slogan fétiche : Ne jamais trahir le Congo.

Au lieu de conjoindre Mobutu et Lumumba dans une seule dynamique d’invention du Congo nouveau, il crut bien faire en les séparant comme on sépare le bon grain de l’ivraie, le jour de la nuit et la lumière des ténèbres, opération impossible du point de vue d’une bonne connaissance de la réalité humaine et de la complexité de l’existence.

Il se rattacha idéologiquement à Lumumba mais de manière purement incantatoire, de même qu’il rompit avec le mobutisme de façon purement superficielle. En profondeur, il s’inscrivit dans la dynamique dictatoriale de Mobutu et tourna le dos aux idées fondamentales de Lumumba auxquelles il se référait pourtant dans une rhétorique étincelante. Son nationalisme fut ainsi un nationalisme ambigu. Fondé sur l’alliance avec des armées étrangères et sur la rupture de cette alliance plus tard, il suscitait à l’intérieur du Congo beaucoup de doutes et de suspicions de la part des forces du changement. D’où la difficulté que le nouveau Président eut à distinguer nationalisme et nationalité. Sous son règne, c’est la question de la nationalité qui remplaça les exigences du nationalisme. Il réduisit celui-ci à une question de sol et de sang. Il força tous ceux qui ne pouvaient pas s’arroger ce droit de sol et de sang à se mettre hors de tout nationalisme fondé sur le choix de cœur et d’esprit, sur les valeurs citoyennes partagées et sur la même volonté de construire la grandeur du pays.

Ses partisans ont défendu cette option en parlant du nationalisme stratégique fondé sur la pureté et du sol congolais, mettant ainsi hors circuit beaucoup de nos compatriotes qui ont fait le choix d’être congolais à partir d’une trajectoire de vie riche en drames, en quête de nouvelle vie et en constructions de nouveaux espoirs. On a vu surgir alors deux types de nationalismes : celui de ceux qui se prétendent Congolais de souche et celui de ceux qui savent qu’ils sont Congolais de cœur et d’esprit, par choix rationnel et par volonté d’appartenir à une nation dont ils partagent désormais la destinée à construire.

La Troisième République sous Joseph Kabila joue la même musique du nationalisme stratégique sur base de la nationalité ambiguë. Avec à la clé le retour des identités tribales de plus en plus destructrices de l’unité nationale.

La vocation de nouvelles générations congolaises, c’est de clarifier la réalité en refusant l’ambiguïté d’un nationalisme qui divise les Congolais au lieu de les unir en une même volonté de construire un avenir commun. Un avenir ouvert à tous ceux qui veulent partager nos valeurs, nos mythes et nos rêves de grandeur et de liberté ; à tous ceux qui veulent habiter notre territoire et enrichir son génie créateur ; à tous ceux qui veulent donner à notre pays la fécondité de leur conscience. Tous ceux là doivent assumer l’énergétique d’un nationalisme d’invention du Congo nouveau, hors de toutes les erreurs idéologiques et de toutes les pratiques de destruction de notre pays dans son rêve de grandeur au cœur du monde actuel.

Nous devons construire ce nationalisme sur la base de toutes les richesses de notre trajectoire vitale depuis l’indépendance et sur la force de notre volonté d’entrer glorieusement dans l’Histoire comme peuple de la liberté triomphante, de la joie de vivre et du bonheur qui enrichit toute l’Afrique et toute l’humanité.   

Kä Mana

Directeur de recherche à Pole Institute

goma, le 24/10/2016

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