Le Mythe d’Inékalé et les modes de pensée des jeunes en RD Congo

  • 28 July 2016
  • admin

Une leçon pour la renaissance africaine

Au cours de l’année académique 2015-2016, j’ai mené une enquête sur les modes de pensée des jeunes dans quatre institutions d’enseignement supérieur de la République Démocratique du Congo : l’université libre des pays des Grands Lacs à Bukavu, l’université d’Etat Joseph-Kasa-Vubu à Boma, l’université catholique et l’université alternative de Pole Institute à Goma. C’était dans le cadre de la recherche sur la culture des générations montantes dans un pays en crise et sur leur capacité à imaginer la renaissance africaine pour la vivre concrètement aujourd’hui. C’est-à-dire : construire un type d’esprit qui convient face aux défis et aux enjeux de l’avenir africain.

Méthode

Ma recherche n’était pas orientée dans une perspective sociologique qui s’enferme dans « la logique quantophrénique des experts très rarement soumise à méditation », où « s’accumulent les résultats de sondages, enquêtes, évaluations, recherches sans qu’on cherche à y réfléchir »[1], comme c’est souvent le cas dans les études sociales aujourd’hui. J’ai plutôt voulu m’ouvrir au vécu des jeunes, discuter avec eux pendant mes heures d’enseignement au sein des universités et analyser leurs visions du monde dans une « méditation » qui interroge leur esprit « sous divers angles »[2] et à diverses échelles. Cela en vue de faire émerger les réalités de profondeur et ouvrir des horizons où « l’efficacité de la pensée et de la décision »[3] est fertilisée par une réflexion claire sur des situations suffisamment analysées dans leurs ressorts de sens.

Connaissez-vous le mythe d’Inékalé ?

J’ai pris comme base une peinture populaire très connue à laquelle le chercheur congolais Boseko ea Boseko vient de consacrer un livre d’analyse philosophique très dense et fort éclairante: Le mythe d’Inékalé[4]. Beaucoup de jeunes connaissent ce tableau dont les innombrables représentations  leur sont souvent exposées à l’école. Il s’agit du désarroi d’un homme qui grimpe sur un palmier pour chercher des noix de palme. En peine ascension, il se rend compte qu’en haut du palmier un gros serpent venimeux l’attend, prêt à bondir. Quand il se retourne vers la terre pour fuir, il aperçoit un lion dont le regard  féroce est braqué sur lui et un crocodile qui l’attend dans la mare d’à côté pour le dévorer sans autre forme de procès.

« Que va-t-il faire ? » C’est cette question que l’on posait aux jeunes dans les cérémonies initiatiques africaines pour tester leur capacité de réflexion et d’imagination. Je l’ai posée à mes étudiants et leur réponse m’a donné à réfléchir sur leurs modes de pensée et leur structure de conscience face à la question fondamentale de la renaissance africaine aujourd’hui.

 

Des réponses très éclairantes

La réponse qui est sortie le plus abondamment au cours de ma recherche a été celle du recours au divin :

  • « S’il est croyant, Inékalé doit se confier à Dieu et prier pour que les animaux s’éloignent de son chemin. Trois jeunes gens dans la fournaise au temps biblique n’ont pas été dévorés par les lions grâce à la protection divine. »
  • « C’est un Africain, il doit sans doute être protégé par les forces des ancêtres dont il doit avoir sur lui les  matiti ya mboka »[5]  nécessaires ».
  • « Chaque tribu africaine a un génie protecteur. C’est le moment de l’invoquer et les animaux féroces  seront devant une puissance plus forte qu’eux. »

L’autre type de réponse qui est le plus ressorti, c’est de voir Inékalé crier de toutes ses forces pour que les villageois de passage viennent lui porter secours en terrassant les animaux ou en détournant leur attention afin que l’homme s’échappe.

  • « Si j’étais Inékalé, je criera de tous mes poumons jusqu’à ce que je sois entendu par les gens du village. A leur arrivée, les trois animaux n’auraient aucune chance. Ils s’enfuiront ou ils seront tués. »
  • « Moi j’attendrais patiemment et lorsque quelqu’un serait de passage, je l’appellerai comme si de rien n’était et à son arrivée, le lion et le crocodile s’occuperaient de lui et je m’échapperai. »

Une autre solution fut évoquée à plusieurs reprises : choisir quel est l’animal le plus faible de trois et l’affronter pour effrayer les deux autres.

  • « Le serpent a peur des hommes. Je monterai plus haut dans l’espoir de le faire tomber et les deux autres animaux fuiront, sachant à qui ils ont affaire. »
  • « J’imagine qu’Inékalé a sa machette sur lui, il peut affronter le lion avec cette machette comme un bon guerrier africain. »

Enfin, il y a eu cette réponse qui se présentait comme celle de la sagesse et du bon sens : « Monsieur, quand les rapports de force sont aussi inégales, il faut savoir accepter sereinement la mort pour rejoindre les ancêtres »

Je viens de résumer là les grandes tendances des débats qui ont duré de longues heures. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont ces tendances ont été reprises sous une forme plus intellectuelle quand j’ai traduit le mythe d’Inékalé dans une forme concrète.

« Supposons maintenant, ai-je dit, qu’Inékalé soit le Congo et que les trois animaux féroces soient la France, les Etats-Unis et la Chine. Que doit faire le président congolais ? »

Toutes les réponses au mythe prirent alors une orientation qui dévoilait de véritables schèmes de pensée et de véritables logiciens mentaux, pour reprendre le mot de Théophile Obenga.

Le schème de pensée et le logicien défaitistes surgirent sous cette formule : « Le président congolais n’a aucune chance de s’en sortir. Il sera dévoré par les puissances qui nomment et dégomment les présidents en Afrique, selon leurs intérêts ».

Le  schème de pensée et le logicien religieux surgirent à leur tour sous une forme de profession de foi : « Dieu est grand, il faut lui faire confiance. C’est de lui que vient le pouvoir et c’est lui qui décide quand il le reprend. »

Le schème de pensée et le logicien mental d’extraversion s’affirmèrent aussi : « Il faut que le président crie vers d’autres puissances, la Russie par exemple, pour demeurer au pouvoir et gouverner le Congo. Bachar El-Assad n’est-il toujours pas là, malgré la furie des autres puissances ? ».

De même se dévoilèrent les modes de pensée et les logiciens mentaux de l’incantation stérile : il faut évoquer à tout moment les principes de souveraineté nationale, d’inaliénable indépendance, d’authenticité africaine et autres slogans pour se donner une certaine consistance dans une situation perdue d’avance. On ne sait jamais, en s’appuyant sur les principes universellement partagés, on peut arriver à faire plier les puissances qui les trahissent.

Surgirent aussi à certains moments le mode de pensée et le logicien mental cynique : « Le président a un peuple qu’il peut prendre en otage et menacer de massacrer, s’il le faut. On le laissera alors tranquille. »

Une autre orientation prit cours dans les réponses envisagées : «  savoir s’allier avec une puissance contre les deux autres et changer le fusil d’épaule si cela est nécessaire. C’était le jeu qui réussit pendant longtemps à Mobutu qui savait jouer la Belgique contre la France et les Etats-Unis contre l’Europe, magistralement. »

Enfin vinrent le schème de pensée et le logicien mental de l’autruche et de la grenouille: « Advienne que pourra. On ferme les yeux et on gonfle, et on attend voir. »    

Comment renaître et penser l’avenir avec de tels schèmes et de tels logiciens mentaux ?

Quelque chose m’a frappé, aucune réponse reçue de la part de mes étudiants ne correspondait à celle que les jeunes finissaient par entendre de la part de leurs éducateurs dans la forêt et le bosquet initiatiques traditionnels. Là, la réponse était celle-ci et je l’ai entendue de la bouche de mon oncle paternel : « Mes enfants, Inékalé est bête. On ne va pas en forêt seul et on n’y va pas sans instruments collectifs de défense : machettes, flèches, viandes empoisonnées et autres armes contre les animaux féroces. »

J’ai commencé mon cours sur la renaissance africaine à partir de ce principe : « Ne jamais être bête dans le monde d’aujourd’hui. Ne jamais être imbécile ni naïf. Connaître les lois du monde et se donner les structures d’esprit pour anticiper les pièges des ennemis potentiels ou réels.» Au fond, il s’agit de construire l’esprit et l’imaginaire de la renaissance africaine en rompant avec l’esprit et l’imaginaire d’Inékalé ainsi que de toutes les formes de réponses qu’on est tenté spontanément de vouloir proposer à cet homme pour qu’il s’en sorte, comme si c’est au cœur de sa situation déjà présente qu’il faut agir au lieu d’agir en amont pour créer une situation en aval qui sera celle de la renaissance africaine.

En amont, il y a l’homme à former et l’éducation à organiser pour affronter l’avenir de manière intelligence. C’est là l’intelligence de choses qui a manqué à l’Afrique à l’heure de l’indépendance : la capacité de tirer les leçons du passé pour penser le présent et anticiper le futur. Aujourd’hui, la renaissance africaine nous confronte, nous Africains, à cette urgence de penser et d’anticiper notre destin.

D’où l’urgence de l’actualisation du mythe d’Inékalé comme centre de l’éducation à la renaissance africaine comme construction de nouveaux schèmes mentaux et de nouveaux logiciens de pensée, exactement comme, dans la forêt et le bosquets initiatiques, on apprenait aux jeunes à quitter l’enfance pour entrer dans l’âge adulte par la naissance aux schèmes et aux logiciens de réflexion en amont de problèmes, dans une perspective communautaire et solidaire sans laquelle chaque homme, chaque peuple, chaque nation ou chaque continent serait perdu dans la férocité du réel.

Aujourd’hui, la renaissance africaine a besoin d’un nouveau système d’éducation initiatique fondé sur la conscience des possibilités et des obstacles sur le chemin de la vie. Il faut l’inventer, cette éducation. Il faut l’organiser et la diffuser dans les institutions qui créent un nouvel esprit que les générations montantes congolaises et africaines sont appelées à développer face aux problèmes.

Cette éducation préventive est l’une des conditions de la renaissance africaine, selon le mythe d’Inékalé.

 

Kä Mana

Directeur de recherche à Pole Institute   

 

[1] Edgar Morin, Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l’éducation, Arles, Actes Sud-Play Bac, 2014, p. 33.

[2] Ibidem

[3] Ibidem

[4] Kinshasa, Editions Logos, 2015.

[5] Les écorces locales de protection

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.