(Re)féconder la jeunesse africaine avec l’héritage de Joseph Ki-Zerbo Une exigence pour la renaissance de l’Afrique dans le monde d’aujourd’hui

  • 20 January 2017
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Pour guider la jeunesse africaine actuelle sur la voie de la renaissance de notre continent dans le monde d’aujourd’hui, la pensée de Joseph Ki-Zerbo est d’une grande fécondité éthique et d’une extraordinaire force d’engagement pratique dans les enjeux profonds de l’avenir de l’humanité. Depuis les années des indépendances africaines où l’historien burkinabé s’imposa peu à peu comme un chercheur de génie dont la parole dominera progressivement les débats sur les orientations à donner à l’Afrique postcoloniale, les idées sur lesquelles sa vision du continent prit essor ont creusé des sillons limoneux qu’il est utile de mettre en relief pour éclairer les nouvelles générations africaines.

La conscience historique africaine, une source de vie nouvelle

Le premier sillon creusé par l’œuvre de Joseph Ki-Zerbo, c’est l’urgence d’une conscience historique clairvoyante pour les sociétés africaines aujourd’hui.[1] En prenant comme socle l’histoire, une discipline scientifique dans laquelle il s’est spécialisé en tant qu’agrégé d’université, il s’est décidé d’en faire un enjeu de la renaissance de l’Afrique dans le monde. Plus exactement, il s’est engagé à l’imposer dans la conscience publique des Africains non seulement comme un champ de recherche décisif pour libérer l’imaginaire africain face à l’idée de l’Afrique construite par la colonisation, mais surtout comme force pour réimaginer le destin du continent noir dans le monde face aux défis de l’avenir.

Il fallait pour cela changer complètement de perspective dans l’écriture de ce que l’Afrique a été au sein des évolutions du monde : resituer et réinscrire le continent dans ses sources et dans ses trajectoires temporelles à partir du point de vue de la vérité scientifique souvent occultée par la perspective coloniale.

Ce projet de réécrire l’histoire de l’Afrique du point de vue des Africains a été au centre de l’existence de l’historien burkinabé. Il l’a non seulement incarné comme la matrice de sa propre réflexion sur l’Afrique[2], mais aussi comme son devoir à  l’égard de l’Unesco qui avait trouvé en lui l’homme qu’il fallait pour participer au grand chantier international sur l’histoire de l’Afrique et en diriger le premier tome, là où étaient posées les bases d’une recherche qui continue jusqu’à nos jours, autant au plan méthodologique qu’au plan pédagogique[3].

Le génie de Ki-Zerbo a été d’avoir fait de la recherche historique sur l’Afrique un enjeu de décolonisation mentale et de libération des esprits dans nos pays, à travers la construction d’un héritage mémoriel fondé sur la tradition orale jusque-là délaissée par les historiens classiques et les idéologues de tous bords.

 Face à tous ceux-là qui avaient décidé de considérer le continent africain comme un continent hors de l’histoire, tout simplement parce qu’il manquait à nos sociétés une grande et longue tradition écrite, Ki-Zebo opposa la richesse et la fécondité de la vaste mémoire de l’oralité africaine.

Sur la base de cette tradition qu’il intégrait dans l’étude des documents écrits et des recherches archéologiques de premier plan qui ne manquent pas à la trajectoire historique africaine si on la situe dans toute sa durée vitale, il était parvenu à faire comprendre aux Africains un fait capital dans le rapport d’un peuple à sa mémoire. A savoir : la construction de la conscience historique non pas seulement comme la conscience des faits et des événements du passé au sens scientifique de la véracité de ce que l’on connaît, mais au sens de la construction du passé comme source du devoir de devenir ce que l’on veut être aujourd’hui et demain, à partir des intérêts, des enjeux et des défis vitaux qui donnent sens au limon même de la mémoire collective.

Autrement dit : on ne fait pas de la recherche historique pour le simple plaisir de faire de la recherche historique ou pour la simple gloriole de l’intelligence abstraite ; on fait de la recherche historique pour se construire une vision de soi libérée des pathologies du passé et enrichie par l’imagination du futur.

Aux yeux de Ki-Zerbo, un historien est un libérateur de mémoire et un fécondateur de l’imaginaire pour une communauté historico-sociale décidée d’être elle-même et d’inventer elle-même la destinée qu’elle veut construire. D’où l’importance de toujours « re-capturer » la mémoire historique comme limon de sens, comme exigence d’invention des utopies pour le présent et pour le futur.

Au fond, écrire l’histoire d’un peuple revient à donner à ce peuple la volonté de faire son histoire, de créer sa propre force d’initiative et de se construire la vérité de ce qu’il veut être, sur la base de ce qu’il sait concernant sa propre trajectoire vitale. Cela lui donne la possibilité d’avoir un œil critique et un œil éthique dans la conscience qu’il a du monde et dans l’idée qu’il se fait de ses relations avec toute l’histoire de l’humanité. Connaître sa propre histoire devient une énergie pour assumer sa propre historicité, c’est-à-dire sa capacité de se forger une destinée grâce à la connaissance de soi d’une part et à l’imagination de soi d’autre part.

De là l’exigence de s’enraciner non seulement dans les faits et les événements du passé, mais aussi dans les mythes, les légendes et les récits de l’oralité mémorielle qui ont déjà configuré idéologiquement ces faits et ces événements dans une conscience créée par  chaque peuple comme grande représentation de lui-même et comme volonté de se construire une grande image de sa flamboyance vitale.

On peut dire qu’à travers son travail de chercheur en histoire, Ki-Zerbo nous fait découvrir que l’histoire, la conscience historique et la force d’historicité d’une communauté vont de pair. L’histoire ouvre le champ des sources et des évolutions d’une société. La conscience historique fait de cette société une force éthico-critique face au présent et à l’avenir. L’historicité se comprend alors comme une prise en charge de soi dans un génie créateur  qui change le destin en destinée, pour reprendre le mot de Malraux.

On est là à la fois dans un pâturage idéologique, sur des plages d’instance critique de soi et dans les grands rêves où une communauté s’invente telle qu’elle aimerait devenir.

Cela veut dire que la connaissance de l’histoire est à la fois la possibilité de découverte de soi, la possibilité de développement de soi, la possibilité de construction de soi et la possibilité d’invention de soi.

 Quand on lit attentivement la monumentale Histoire de l’Afrique de Ki-Zerbo et le premier tome de l’Histoire de l’Afrique publiée par l’Unesco sous la direction de l’éminent historien burkinabé, c’est la flagrance de toutes ces dimensions qui saute aux yeux et fait de ce savant une lumière pour ce que nous appelons aujourd’hui la renaissance africaine.

En fait, tout ce que l’on apprend dans le travail scientifique de Ki-Zerbo aide à inventer et à construire l’Afrique qui doit naître ici et maintenant, qui doit prendre sa place  dans le monde et contribuer par son rayonnement à la grandeur du monde : la grandeur matérielle, la grandeur éthique et la grandeur spirituelle. C’est cette grandeur que Ki-Zerbo désigne par le terme de développement.

Développement et éducation à la grandeur : ne pas s’asseoir sur la natte des autres

Pour qui plonge dans l’univers scientifique de l’historien burkinabé, sa vision des réalités africaines s’inscrit dans l’exigence qui constitue le deuxième sillon creusée par sa réflexion : le sillon que l’on désigne en Afrique par l’expression de renaissance africaine. Ou plus exactement : de la naissance de l’Afrique à une nouvelle conscience et à une nouvelle utopie d’elle-même, grâce à la force d’une reprise de l’initiative historique par les Africains sur leur propre terre, en vue des construire des sociétés de développement.

La pensée de Ki-Zerbo est très sensible à ces impératifs qu’il lie à une exigence capitale : le souci de promouvoir une éducation africaine nouvelle pour le développement, en vue  de changer la situation globale de l’Afrique dans le monde.

 Dans un livre collectif dirigé par le savant burkinabé et publié sous le titre La natte des autres[4], les liens entre éducation et développement sont au cœur de ses préoccupations. L’idée directrice de sa pensée est qu’il est impossible de construire une société de développement si le développement n’est pas pensé et vécu comme une exigence endogène, autoproduite, autogérée et auto-orientée, sur la base d’une éducation fondée sur les idées, les intérêts, les convictions et la détermination de ceux qui veulent se développer eux-mêmes et pas être développés par quelqu’un d’autre. Ceux-là sont des hommes debout, qui refusent de se coucher sur la natte des autres et tissent grâce à leur propre génie leur propre natte.

Cela veut dire que l’on se développe en cherchant à résoudre soi-même ses propres problèmes par la mobilisation de sa propre intelligence, de sa propre volonté et de ses propres forces de créativité. On peut certes s’inspirer des expériences des autres et s’ouvrir à leur génie dans une démarche de réappropriation créatrice, mais on ne peut pas compter sur les autres pour construire son propre développement. C’est-à-dire : sa propre stature de grandeur et de rayonnement dans le monde. On n’est pas développé par les autres, on se développe soi-même. Un point, un trait, selon Ki-Zerbo.

De là l’urgence, pour l’Afrique, de promouvoir son propre génie par l’éducation, avec de grandes idées africaines, de grandes utopies africaines et toutes les énergies qui puissent donner à la jeunesse d’Afrique la conscience d’être créatrice d’avenir, ici et maintenant.

Pour notre continent, éduquer, c’est former, forger et ciseler ces créateurs d’avenir, des hommes et des femmes dont la conscience idéologique soit l’invention d’un avenir qui corresponde aux grandes quêtes des populations aujourd’hui. Sans ce souci d’une éducation ainsi orientée, il est illusoire d’attendre que l’Afrique se développe de quelque manière que ce soit.

La politique comme force pour changer la société africaine

Historien et éducateur, Joseph Ki-zerbo a compris que la conscience historique et les impératifs éducatifs pour le développement conduisent  nécessairement à un autre sillon de fécondité créatrice : la fécondité de la  politique comme force pour changer la société, troisième sillon de sa pensée.

 La politique, il l’a vécue ardemment et profondément lui-même comme militant et homme politique dans les problèmes cruciaux de son propre pays, le Burkina Faso, une nation livrée aux affres de la misère matérielle et de la pauvreté vitale, plongée dans les rouages de coups d’Etat à répétition avant que des jeunes militaires n’y imposent une révolution qui le considéra, lui Ki-Zerbo, comme un intellectuel aliéné et taré, ennemi du peuple et vermine dangereuse à éliminer sans états d’âme. Face à cette révolution sankariste inondée par le sang de beaucoup d’innocents dont se nourrissait le Moloch du pouvoir des revolvers, des kalachnikovs et des slogans unilatéraux, le savant historien s’exila à Dakar pour continuer son travail d’intellectuel et alimenter sa carrière de militant avec une autre vision de la politique.

Celle-ci se fondait sur la sagesse africaine du vivre-ensemble et non sur la violence des concepts marxistes mal digérés, ourlés de sang et noyés dans la folie des hommes imbus du rôle de révolutionnaires radicaux qu’ils se conféraient à eux-mêmes dans l’Histoire. Elle nouait ses initiatives de changement dans la perspective de relever les défis de la misère, du sous-développement et de l’éducation, seule voie pour le progrès social véritable. Loin, très loin des ambitions des militaires aux pratiques politiques drapées dans les sauvageries d’un autre âge, dans  des barbaries inconscientes du mal qu’elles imposaient à la nation burkinabé, malgré la brillance des utopies et l’incandescence radieuse du discours des jeunes militaires : Sankara, Compaoré, Zongo, Linkani et toute leur soldatesque dont le destin sera celui d’une révolution qui mange ses propres enfants.

Au fond, l’historien burkinabé n’a jamais été un idéologue qui fait chanter et sonner de mots d’ordre glorieux mais sans substance, encore moins un agitateur des esprits dans des systèmes doctrinaires qui cachent leurs faiblesses dans des discours flamboyants et les pratiques dictatoriales meurtrières. Il n’a jamais vu l’action politique comme un théâtre pour construire des mythes de l’homme providentiel ou de Messie anti-impérialiste glorifié par des foules éloignées de l’exigence de la réflexion solide et de la pensée profonde.

 Il avait d’autres rêves pour une autre politique : le développement global de l’homme africain, sur la base de l’analyse de l’histoire africaine et de l’intelligence claire des problèmes de l’Afrique d’aujourd’hui.

 Quand Sankara fut dévoré par le monstre de son propre système révolutionnaire qui produisit ses propres traîtres dans une « rectification » dont l’image véritable fut un nouveau tsunami de dictature pour broyer le peuple, beaucoup de chercheurs comprirent que la voie d’une politique de sagesse incarnée par Ki-Zerbo était une vraie voie d’avenir, même si les blessure de l’histoire actuelle du Burkina Faso sont encore trop fraîches pour que vienne le temps de comprendre ce que voulait vraiment le grand historien.

Le pays nage encore dans l’après-Compaoré et respire le vent du refus de toute dictature. Il ne vit pas le temps de la sérénité de pensée et de sagesse pour construire non pas une anti-dictature exaltée par une jeunesse ivre de sa liberté retrouvée, mais une révolution de profondeur telle que Ki-Zerbo en rêvait pour son pays dans son livre A quand l’Afrique ?[5], ce testament de toute une vie de recherche et de réflexion.

Ce dont il avait rêvé, c’était une révolution des forces intérieures, qui casse les ressorts du sous-développement mental, du sous-développement éthique et du sous-développement matériel au Burkina Faso et dans toute l’Afrique ; une révolution qui, dans une vaste perspective panafricaine, s’attaque aux conditions réelles des populations en construisant de nouveaux espaces citoyens d’organisation et de créativité sociopolitiques.

C’est dans ce projet d’ensemble que brille le génie de l’historien burkinabé. C’est de ce limon qu’il nourrit l’idée et l’ambition de la renaissance africaine.

Conclusion

 Que dire à la fin de cette relecture de la pensée de Joseph Ki-Zerbo ? Fondamentalement ceci : il est aujourd’hui impératif que les nouvelles autorités et tout le peuple du Burkina Faso s’inspirent profondément de l’héritage du grand historien originaire de leur pays et qu’ils en tirent toutes les conséquences scientifiques, éthiques et politiques. Il faudra aussi que toute l’Afrique le redécouvre et place les années qui viennent dans la lumière de sa sagesse et de sa pensée. Notre continent en sortirait grandi dans sa vision de lui-même et de son avenir.

Kä Mana

 

[1] Lire : Joseph Ki-Zerbo, Le monde africain noir, Paris, Hatier, 1964.

[2] Lire : Joesph Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique noire, ParisHatier, 1972.

[3] Lire : Histoire générale de l’Afrique, tome  ( sous la direction de Ki-Zerbo), Présence Afrcaine et Unesco, Paris, 1991.

[4] La natte des autres, Pour un développement endogène en Afrique, Dakar, Codestria, 1992.

[5] Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Coédition Editions d’en bas-Editions de l’Aube-Presses universitaires d’Afrique-Editions Janana-Editions Eburnie-Editions Sankofa et Gurli-Editions Ruisseaux, Paris, 2003.

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