VIVRE EN VILLE OU AU VILLAGE ? UN DEBAT DES FEMMES GAGNE-PETIT A POLE INSTITUTE

  • 21 September 2016
  • admin

L’est de la RDC est le théâtre de multiples guerres depuis plus de deux décennies maintenant. De la guerre tribale de 1993 dans le Masisi et le Rutshuru à la guerre de libération de l’AFDEL en 1996, ou du RCD en 1998 ; de la rébellion du CDRP en 2003 en passant par le Mai-Mai Mudundu 40 au Sud-Kivu la même année ; de l’autodéfense ethnique des différent groups armés (Mai-Mai, Nyatura, M23) aux groupes armés étrangères (FDRL, ADF-NALU) tous ces affrontements ont occasionné de déplacements massifs des populations, externes et internes, notamment vers de milieux urbains plus « sécurisés ». Les campagnes se trouvent alors vidés de leurs habitants à cause de l’insécurité, pour créer des cités sauvages à l'intérieur des villes.

De ce fait, la quasi totalité de quartiers périphériques de la ville de Goma s’est transformée en petits villages, du moins en camps de déplacés, peuplés par tous ces ressortissant de zones rurales qui se retrouvent sans espace cultivable et sans aucun autre gagne-pain.

Du jour au lendemain, pour survivre, des femmes s’improvisent petites commerçantes ambulantes, vendeuse de légumes, fruits et autres articles alimentaires aux bords des rues et grands artères de la ville. La nouvelle vie s’annonce difficile, mais à toute chose malheur et bon dit-on, les conditions de vie changent un peu positivement pour ces dernières : le transport en commun est disponible en ville, le port des chaussures et d’un habit propre est possible, les travaux lourds diminuent.  Les facilités de la ville font oublié la quiétude du village en l’absence de crépitements des balles, mais engendre tout de même un peu de regret.     

Lors des dernières discussions du 6 et 7 juillet 2016 avec les femmes gagne-petit accompagnées par le programme genre de Pole Institute, ces dernières ont décrit leur vie au village et l’ont opposée à celle de la ville.  Ensuite elles ont expliqué pourquoi elles ont choisi de rester en ville, un choix qui trahit une certaine nostalgie quelque part en elles.  

La vie de femmes au village racontée par elles-mêmes

Au village, la majorité des femmes vivent de l’agriculture. Tôt le matin elles se rendent au champ, houe à la main. De là, l’après-midi ou le soir, après le défrichage, le labour, le sarclage ou la récolte, elles rentrent avec le manioc, la patate douce, les légumes, le bois de chauffe… bref tout ce dont elles ont besoin pour nourrir la famille. Arrivées à la maison, les travaux domestiques les attendent. Elles n’ont pas le temps de prendre soin d’elles-mêmes, de leur corps. Leur vie est rythmée par ce quotidien. Au bout de quelques années elles paraissent vieilles. La peau est rude, le visage pâle. Aucune pommade ne peut tenir ou parfaire leur peau.

Grâce à l’agriculture elles peuvent manger, nourrir la famille. Les femmes font l’élevage du petit bétail qui, pour elles, est une épargne pour la scolarisation des enfants. Les femmes n’achètent que les habits, le savon et le sel.

Le bois de chauffage et l’eau sont à leur portée, même si pour s’en procurer il leur faut aller les chercher à quelques mètres, voir à quelques kilomètres de chez elles.

Elles apprécient que les maris soient plus responsables et vaquent à leurs occupations champêtres ou lacustres selon le cas.

Cependant, en plus du vieillissement prématuré, les femmes affrontent d’autres problèmes qu’elles n’arrivent à résoudre autrement qu’en quittant le village : l’insécurité suite aux guerres ou à la monté du banditisme ; l’ « empoisonnement » par les jaloux qui emporte la progéniture ; les petites bêtises de certains maris qui s’accumulent et finissent par faire fuir toute la famille, …

La vie en ville, un calvaire!   

Les femmes ont dénoncé une adaptation difficile en ville et une souffrance énorme pour la survie quotidienne de la famille. Le petit commerce ambulant est leur nouveau mode de vie. Les enfants mangent à peine une ou deux fois par jour. Leur scolarisation est pénible si pas impossible. Beaucoup d’entre eux se retrouvent dans la rue plutôt qu’à l’école.

En ville, tout s’achète. Du papier de toilette au bois de chauffe qu’elles ramassaient gratuitement au village ; de légumes de champs à l’eau potable jadis courante dans les rivières ; des frais scolaires à charge des parents au loyer mensuel de la maison ou aux soins médicaux, etc.

Les femmes regrettent que leur mari verse dans l’irresponsabilité. Selon elles, les maris remarquent des jolies femmes, plus jeunes et les convoitent. Ils découvrent la télévision devant laquelle ils ne quittent plus, les téléphones et autres outils technologiques qui les captivent et changent leur manière de voir le monde. Ils apportent alors de nouvelles pratiques culturelles qui oppriment les femmes et les dégradent. Les nouveaux défis ne sont pas mineurs.

Entre deux maux, on choisit le moindre !

On ne fait pas toujours un choix rationnel, ou la rationalité est relative ! Nous avons posé une question aux femmes, celle de savoir pourquoi elles ne décident pas de retourner au village, du moins pour celles dont les milieux d’origines sont relativement sécurisés,  plutôt que de souffrir en ville.  Deux réponses majeures sont ressorties:

  • Où sont partis les problèmes qui nous ont fait fuir? Ici, 23% d’entre elles font allusion à l’empoisonnement des leurs et à l’insécurité.
  • 77% font allusion à leur corps qui a rajeuni puisqu’elles peuvent, désormais, se laver, mettre des chaussures et un habit propre parce qu’elles en ont le temps. Pour ce faire, celles-ci n’ont aucune envie de retourner au village sauf pour une simple visite.

Une des femmes dit en souriant : « Quand mon corps est propre, jeune, personne ne devine ma souffrance et ma pauvreté ! ». Une autre renchérit : « Quand je retourne au village pour une visite, tout le monde me regarde et croit que je suis riche, tout simplement parce que mon habit est propre et ma peau jeune ! ». L’on sent que l’estime de soi et la protection de sa dignité passent avant toute autre chose.

A côté, certaines femmes racontent leurs désarrois : « Il y en a des nôtres qui préfèrent envoyer les enfants chez des proches au village, plutôt que d’y retourner elles-mêmes avec eux, parce qu’elles ne peuvent ou ne veulent plus, tout simplement, cultiver ».  Se sont-elles accommodées du nouveau mode de vie, au point d’hypothéquer même le bonheur de leurs enfants ? S’agit-il de la défense de leur dignité ? Ou de la peur de la houe tout simplement ? Autant de questions qui peuvent être posées mais, une chose est sûre: face à diverses facilités de la ville, les femmes n’acceptent plus de retourner au village. Cette expérience n’est pas unique. Ceci a été observé chez d’autres femmes, dans de circonstances similaires.

Présentation du problème

En République Démocratique du Congo et au Kivu en particulier, les villages demeurent de zones où la plupart d’habitants vivent encore de l’agriculture rudimentaire.  Les conditions de travail sont ardues, les hommes et les femmes utilisent encore la force physique, cultivent avec la houe. Le temps de travail n’est pas toujours calculé et le mode de vie est normalisé en fonction du travail de champ. Les femmes sont les principales responsables de cette activité qui fait vivre toute la famille, mais aussi toute la collectivité.

Le travail de champs en milieu rural est une source d’approvisionnement en vivre pour les villes. L’exportation de cette main d’œuvre constitue alors un problème à plusieurs niveaux: sur le plan économique, diminution de production agricole et hausse de prix sur le marché ; sur le plan social, destruction du tissu social, tentions sociale entre les déplacés et les natifs, bouleversement de la petite famille ; sur le plan politique, la capacité de gestion, déjà difficile, des infrastructures et espaces publics se pose. Par exemple, l’insuffisance des marchés et des écoles par rapport à la nouvelle population.

Généralement, ces émigrés ont un faible niveau ou pas d’instruction du tout. Dans un contexte de chômage élevé même pour ceux qui ont de gros diplômes, en ville ils n’ont que très peu de chance de trouver un emploi stable et rentable qui leur permette de couvrir les charges familiales pour la nouvelle vie. Ils n’ont plus accès aux champs qui, jadis, étaient leur source de survie. Ce n’est pas évident que des familles entières (homme, femme et enfants) s’en sortent sans qu’une main providentielle ne les soutiennent par un petit capital de vente, un prêt en marchandises pour dégager un mince bénéfice après vente, la prise en charge de frais scolaires de l’un ou l’autre enfant, etc.

En définitive, le revenu est maigre par rapport aux besoins,  il s’en suit des conflits au sein des ménages. Ne dit-on pas que ceux qui partagent des miettes s’entraccusent d’avidité ?

Quelles solutions proposer ?

  • Faire de villages des lieux de paix et un vrai débouché de développement par le rapprochement d’infrastructures qui facilitent la vie des personnes et des femmes en particuliers : voie routière, transports publics, eau et énergie, hôpitaux, écoles, moyens de communication,... afin de permettre l’ouverture aux autres et la promotion de la diversité.
  • Moderniser l’agriculture afin de réduire la fatigue physique, les heures de travail et augmenter la rentabilité économique de ce secteur pour l’épanouissement de ceux qui s’y investissent. 
  • Impulser le leadership de femmes pour valoriser le savoir ancestral par la transformation des produits locaux et ainsi ouvrir le chemin d’un avenir radieux.

 

Par Solange Gasanganirwa

Goma, 21 septembre 2016.

Commentaires

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