Mardi, avril 17, 2018 - 09:36

Depuis plusieurs années, la région des Grands Lacs traverse des périodes de conflits dont certains ont culminé dans des violences de grande intensité. Malgré une accalmie relative au niveau régional, certaines zones sont encore marquées par des conflits et des violences récurrents et cycliques. Les jeunes sont généralement au centre de ces conflits violents puisqu’ils en sont les principales victimes et souvent les acteurs. C'est pourquoi le programme régional a résolument placé la jeunesse au centre de sa stratégie, en travaillant avec les organisations de la société civile des jeunes pour arriver à la construction d'une société qui fait face à ses défis sans recourir à des solutions violentes.

            Il existe beaucoup d'initiatives des jeunes pour contribuer à la consolidation de la paix qui ne sont pas suffisamment reconnues ni assez appuyées. C'est pour les partager que Pole Institute et Never Again Rwanda, en partenariat avec Interpeace ont organisé avec des organisations de la société civile de la sous-région engagées dans la reconstruction de la paix, un forum régional des jeunes sous le thème : « Jeunesse pour la paix dans la région des Grands Lacs ». L’activité s’est tenue à Vision Jeunesse Nouvelle/Gisenyi le 21 mars 2018 et a engagé outre Pole Institute et Never Again Rwanda, la Commission Diocésaine Justice et Paix de Nyundo, l’Association des Guides du Rwanda, l’Association des Scouts du Nord Kivu, le Club des Jeunes pour la Vie, les jeunes de Vision Jeunesse Nouvelle et le Groupe de Dialogue Permanent de Goma/Rubavu. On est parti de deux études de cas réalisées dans le territoire de Rutshuru, au Nord Kivu et dans la province du Sud, district de Kamonyi au Rwanda. Le premier film « Jeu des massacres à Bwito » relate la situation terrible des populations dans la chefferie de Bwito où des massacres se perpétuent sur fond de conflit interethnique pendant que le second « Du bois des bourreaux au gazon de dialogue » parle du processus de réconciliation de deux communautés vivant sur des collines qui se font face et dont l’une s’est acharnée sur l’autre pendant le génocide de 1994 au Rwanda. Le but était de susciter l’attention des jeunes sur les défis de la région afin de les emmener à réfléchir sur les voies et moyens pour y faire face sans tomber dans la violence. Par la suite, les différentes organisations partenaires du programme régional ont été invitées à présenter au public, composé entre autre des jeunes de différentes organisations de la société civile du Rwanda et de la République Démocratique du Congo, des représentants de Interpeace, des représentants de la CEPGL et de la délégation suédoise, leurs contributions à la construction de la paix dans la région à travers leurs success stories respectives sur ce grand chantier. Et pour finir en beauté, il a fallu réfléchir aux prochaines étapes afin d’emmener ces différents acteurs à travailler ensemble pour se renforcer mutuellement et porter plus loin les aspirations d’une jeunesse qui veut s’impliquer dans le rétablissement d’un havre de paix dans la région des Grands Lacs.

 

Raoul Banywesize

Vendredi, mars 10, 2017 - 16:30

Actuellement la République Démocratique du Congo traverse une crise politique causée par le retard qu’a connu le processus électoral par rapport au délai constitutionnel. Un retard n’a rien de fatidique comme certains politiciens veulent le faire croire à la population. Il a été bien voulu et préparé depuis les élections de 2006, quand le peuple congolais a voté son premier président démocratiquement élu, à savoir Joseph Kabila. Depuis lors, la démocratie a été confisquée par le pouvoir. En 2011, Joseph Kabila a été reconduit après des élections caractérisées par beaucoup d’irrégularités. A la fin de son deuxième et dernier mandat selon la Constitution, tous les stratagèmes sont envisagés pour conserver Joseph Kabila au pouvoir contrairement aux dispositions constitutionnelles.

Joseph Mobutu et Joseph Kabila : Ressemblance et dissemblance (L’histoire se répète ?)

Les dernières années du règne de Joseph Mobutu avaient été marquées par beaucoup de maux qui sont encore visibles dans le mode de gouvernance du régime actuel de Joseph Kabila : corruption, limitation de la liberté d’expression, culte de la personnalité, pillage des ressources de l’Etat, volonté de rester éternellement au pouvoir, etc.

Contrairement au règne de Joseph Kabila, le pays avait une cohésion plus ou moins apparente sous le règne de Joseph Mobutu. Pour le moment, la division et le clivage entre l’Est et l’Ouest semblent même être des choix politiques ou un mode de gouvernance. Une des choses positives aujourd’hui c’est que le peuple est éveillé plus qu’à l’époque de Mobutu. Il peut s’exprimer et réclamer ses droits malgré les intimidations.    

Au soir de son règne, Mobutu avait convoqué la Conférence Nationale Souveraine – la conférence la plus longue d’Afrique, qui s’est étalée sur une année et demie-  dont le but était de réunir les citoyens Zaïrois pour discuter et trouver des solutions aux problèmes du pays. Mais les résolutions de cette conférence n’ont jamais été appliquées. De la même manière, le gouvernement Kabila utilise les mêmes stratégies de « résolution » des problèmes du pays en organisant les Concertations nationales en septembre-octobre 2013, le dialogue national en septembre-octobre 2016 qui a débouché sur la signature d’un accord politique permettant à Joseph Kabila de rester au pouvoir jusqu’en avril 2018, contrairement aux dispositions constitutionnelles. Le dialogue national ayant été jugé non inclusif, les évêques catholiques tentent de trouver un large consensus en impliquant la partie importante de l’opposition qui l’avait boycotté.

Pendant la Conférence Nationale Souveraine, Joseph Mobutu avait marqué une absence non justifiée. Pendant les concertations nationales et le dialogue national, Joseph Kabila a aussi marqué une absence non justifiée. Dans tous les cas, on peut se demander comment un peuple peut sérieusement discuter et trouver des solutions aux problèmes qui rongent le pays quand les chefs se font carrément représenter sans motif aucun. L’histoire se répète ! Ou carrément on peut dire que Joseph Mobutu est physiquement mort mais son esprit s’est incarné ? Non, évitons le concept religieux mais quand on voit l’entourage de Joseph Kabila, n’est-ce pas les mobutistes qui règnent avec lui ? « Les hommes passent mais les esprits restent » dit-on. Le peuple congolais se retrouve face à un cercle vicieux. "La folie, c'est de tout le temps faire la même chose et de s'attendre à un résultat différent», selon Albert Einstein.

Ancien journaliste, Joseph Mobutu était éloquent et se médiatisait facilement contrairement à Joseph Kabila, lui, qui est devenu le « roi du silence » même devant des problèmes sérieux du pays.  Nous savons tous, comment Mobutu est parti, mais nous ne savons pas encore comment Kabila va finir son règne. Le départ de Mobutu était plus une initiative et une volonté des pays voisins (avec le soutien des Américains), que celles du peuple congolais. Joseph Kabila, quant à lui, serait en bons termes avec les pays voisins. Et d’ailleurs lors d’un Sommet des Chefs d’Etats en octobre 2016 à Luanda, les dirigeants de la CIRGL avaient entériné le controversé accord politique entre la Majorité Présidentielle (MP) et une frange de l’opposition et qui prévoyait conserver Joseph Kabila au pouvoir ‘’ jusqu’à l’élection d’un nouveau président en 2018’’. Néanmoins cet accord avait été jugé non inclusif par le Rassemblement des forces politiques acquises au changement, qui regroupe une frange importante de l’opposition, l’Eglise Catholique et les mouvements citoyens qui, avec le soutien de l’Union Européenne  et des USA, avaient exigé un autre dialogue plus inclusif qu’ils appelaient : « négociations directes ». Celles-ci ont été confiées par Joseph Kabila à la Conférence Episcopale Nationale du Congo avec l’accord de l’opposition. Du dialogue facilité par la CENCO a découlé la signature d’un autre accord le 31 décembre 2016. Cet accord prévoit l'élection présidentielle à la fin de l’année 2017 et donne la primature au Rassemblement et met en place un comité national de suivi national présidé par l’opposant historique Etienne Tshisekedi. Comme le précédent, cet accord aussi maintient Joseph Kabila au pouvoir jusqu'à l'élection de son successeur. Il renferme plus des principes que des engagements. Un « arrangement particulier » est prévu pour définir les modalités de la mise en œuvre de l’accord. Cet arrangement particulier devra préciser la composition du conseil national de suivi de l'accord, la répartition des postes au sein du futur gouvernement, et la procédure de désignation du Premier Ministre. Les discussions sur cet arrangement particulier se poursuivent et ont été compliquées par la mort d’Etienne Tshisekedi survenu  le 1er février 2017 à Bruxelles. Les Evêques souhaitent pouvoir boucler leur mission le plus tôt possible car les discussions interminables peuvent être une nouvelle manœuvre dilatoire pour ne pas organiser les élections en 2017.

Quel que soit le respect de la Constitution, quels que soient les accords, un jour Joseph Kabila quittera le pouvoir, n’importe comment. Dans ce papier, nous avons voulu penser une nouvelle ère après Joseph Kabila, en touchant le fond du problème au lieu de se laisser distraire par sa personnalité. Identifier certaines des pratiques que la jeunesse doit combattre pour faire sortir le pays du cercle infernal. 80% des 80 millions de Congolais  sont des jeunes. .  Cette jeunesse est en majorité au chômage. Et si je disais que Joseph Kabila n’est pas totalement responsable du mal congolais ? Il a hérité d’un système, des comportements et habitudes qui en sont responsables et qui vont lui survivre comme ils avaient survécu à Joseph Mobutu. Il est donc de la responsabilité de la jeunesse congolaise d’exiger ou de s’impliquer pour remplacer ce système, ces comportements et habitudes archaïques et en créer d’autres qui répondent aux défis et aux besoins du moment. Ci-dessous certaines des « choses » que la jeunesse congolaise doit s’assurer que Joseph Kabila amène avec lui…quand il partira.

  1. La victimisation :

Demandez à un(e) Congolais(e) pourquoi il/elle souffre ? Pourquoi le pays est pauvre et instable politiquement ? Les réponses peuvent varier d’une personne à l’autre mais parmi les meilleures réponses ou arguments c’est à cause des « autres » que nous souffrons. C’est la faute des Belges qui nous avaient colonisés, les voisins ‘mabé’ : les Rwandais, les Ougandais, surtout les Rwandais, les Blancs en général (ils convoitent nos ressources du sous-sol). C’est aussi à cause de la tribu X qui n’est pas la mienne Y.

La victimisation est la justification passe-partout que nous Congolais donnons toujours face à nos problèmes. Elle nous décharge de notre responsabilité. Voilà pourquoi quand on tue les gens à Beni, la réponse du gouvernement  c’est de dire : « ce sont les ADF NALU ! », une fois de plus donc les mauvais voisins. (Et pourtant certains rapports d’Experts et des Nations -Unies ont montré que l’identité des massacreurs de Beni est à chercher au-delà de la seule sphère des ADF NALU). Et si ce sont les ADF NALU, que fait le gouvernement pour les neutraliser ? Quelle est l’efficacité des opérations militaires mises en place pour sécuriser la zone ?  « L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de toi, mais ce que tu as fait de ce qu’on a fait de toi » avait dit Jean-Paul Sartre. Ici il n’est pas question d’oublier ce que ces « autres là » ont fait au Congolais, mais de se relever toujours et prendre ses responsabilités. Les poux n’entrent que sur une tête sale!

Quand la victimisation ne passe pas et que notre responsabilité est soulignée, nous répondons que nous sommes souverains. Surtout quand c’est un gouvernement qui tue sa propre population, nous disons : nous sommes souverains. Nous n’avons pas des leçons à recevoir des impérialistes ! Rappelons ici la répression sanglante, en date du 19 septembre 2016, des manifestants qui demandaient à la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) de convoquer le scrutin de l’élection du président conformément à l’article 73 de la Constitution.  

Au-delà donc de la victimisation ou de la culpabilisation, le peuple congolais doit s’assumer et prendre en main sa propre destinée.

  1. Le culte de la personnalité

Trois figures historiques emblématiques ont utilisé le culte de la personnalité pour endoctriner leur peuple : Mussolini, Staline et Hitler. Afin de soumettre leur peuple, ils se sont fait une image suprême qui les place au-dessus de la mêlée pour se faire vénérer comme des dieux vivants. Ils se sont présentés comme des sauveurs de leur peuple et plusieurs techniques sont utilisées pour cette fin tels que des photos, des surnoms, des slogans, des affiches, des films, des monuments, etc. qui vantent leur prétendu caractère exceptionnel. Mussolini, par exemple, se faisait appeler "il duce", du latin "dux" qui signifie "guide", "conducteur" ou "chef". Il était donc celui qui devait guider l'Italie vers la gloire et la puissance. Hitler quant à lui s’était surnommé  "führer", qui veut aussi dire "guide" en allemand. Il était considéré comme celui qui était censé guider tout le monde vers la bonne voie et guider l'Allemagne vers la gloire. Staline était surnommé "le petit père des peuples". Un surnom qui lui donne une image de père qui se soucie de sa population, qui fait tout pour la rendre heureuse. Un gentil.  

Beaucoup de dictateurs ou chefs d’Etat ont aussi utilisé le culte de la personnalité. Joseph Mobutu était « le léopard », et de son vivant il a mis son image sur la monnaie congolaise, sur des timbres, etc. et nous nous souvenons encore très bien des « malinga » (danses) que nous avons dansés en son honneur. « ♪ ♪ Mungu juu na Mobutu hapa chini ku Zaïre ♩♩♫! » (Dieu au ciel et Mobutu ici sur terre, au Zaïre). Vraiment ! Il s’est fait le père de la nation en créant un Etat à parti unique. Après lui, est venu le « Mzee », ensuite Joseph Kabila le ‘momemi maki abundaka te’ (celui qui porte les œufs ne se bat pas) ou encore le Raïs, un mot swahili qui veut dire ‘président’ mais qui peut être interprété comme le ‘guide’. D’autres titres ou surnom sont attribués même à des individus selon leur rôle joué sur la scène politique, militaire ou sociale : Il y avait le « Sphinx de Limeté ou encore le Leader Maximo Etienne Tshisekedi », il y a encore le « patriarche Gizenga », etc. Et la musique congolaise reste un vecteur important de tous ces mythes. Actuellement ce culte de la personnalité a atteint son paroxysme au sein des partis politiques, des églises voire des services étatiques. Et à travers cette pratique de l’époque féodale, les Congolais colonisent leurs frères et sœurs.

  1. Accoutumance au désordre

Vous avez sûrement déjà entendu parler de la dépendance à l’alcool, au sexe ou aux drogues. Mais il y a d’autres sortes des dépendances qui peuvent concerner tout un groupe d’individus, un peuple ou une nation. Les scientifiques ont prouvé par exemple que les Américains (leurs politiciens) ont une dépendance au pétrole. De même il y a lieu de penser que les Congolais seraient dépendants au désordre et à la souffrance. Depuis le règne de Joseph-Désiré Mobutu jusqu’à aujourd’hui, le chaos a été privilégié comme un mode de gouverner voire un mode de vie.  L’injustice, la corruption, le détournement, l’insécurité, etc., autant de maux et de vices qui rongent la société congolaise et qui, au lieu d’être combattus, sont encouragés. Même le slogan tel que : « tolérance zéro » n’est qu’une phrase vide de sens car en vérité on voit des criminels, des voleurs gratifiés et élevés à des hauts rangs. Tolérance zéro ou tolérance plus plus ! Le peuple congolais, comme une femme violée donnée en épouse à son violeur, doit continuer à supporter de voir leurs bourreaux siéger dans les ministères, aux parlements et dans différents services de l’Etat ?

  1. Politique du ventre et politique de la mort

Développé par Jean-François Bayart dans son ouvrage « L’État en Afrique : la politique du ventre », la politique du ventre est un concept qui désigne une manière d'exercer l'autorité avec un souci exclusif de la satisfaction matérielle d'une minorité. Dans ses différentes acceptions, la politique concerne la société, son organisation, son fonctionnement voire l’exercice du pouvoir au sein de la société et pour la société. Nulle part dans la compréhension du mot politique est mentionné la poursuite des intérêts égoïstes et individualistes. Et pourtant aujourd’hui dans la société congolaise la politique est conçue comme  une opportunité de s’enrichir matériellement et d’avoir une position sociale. Dans la quête des intérêts égoïstes en politique, on tombe dans la démesure qui pousse certains à sacrifier des vies humaines pour la conquête ou la conservation du pouvoir. Les guerres ethniques, la création et l’encadrement des groupes armés, la répression violente des manifestants, le non-respect de la constitution, la corruption et le détournement des fonds publics, etc. ont été motivés par cette politique du ventre. Où est la place de l’éthique dans la pratique de la politique chez les Congolais ? Devant l’argent les politiciens congolais perdent leur dignité pour se faire acheter comme des minables ; et cela malgré leurs titres académiques.

  1. Le système mobutiste

Comme nous l’avons dit ci-haut, l’un des grands maux de la RDC est le système mobutiste installé par Mobutu (avec l’aide des USA et des Européens) et qui lui a survécu. Envisager un changement, il faut s’attaquer à ce système et non se limiter seulement à changer un individu. Les sanctions imposées ces deux derniers mois aux hauts responsables dans l’entourage de Joseph Kabila par les USA et l’Union Européenne sont une preuve que nous ne devons pas nous limiter à la personne de Joseph Kabila. Quand Joseph Kabila partira, la jeunesse congolaise doit s’assurer que son remplaçant et tous les autres futurs présidents de la RDC n’utilisent plus ce système dans leur mode de gouvernance. Il faut dire que les mobutistes sont éparpillés partout, dans la majorité présidentielle tout comme dans l’opposition voire dans les composantes de la société civile. Ainsi donc la jeunesse ne doit pas se leurrer croyant que ce système peut prendre fin par un coup de magie. Elle doit donc étudier son mode de fonctionnement, identifier tous les mobutistes, leurs partisans partout où ils se trouvent et les gouvernements étrangers qui les soutiennent en cachette. Pour plus d’informations sur le système mobutiste nous recommandons aux jeunes congolais de lire le  « Dossier sur le système criminel mobutiste ».

 (https://archive.org/stream/DossierSurLeSystmeCriminelMobutiste/mobutu_djvu.txt)

Toute personne qui voudrait voir un Congo nouveau émerger au cœur de l’Afrique doit aider la jeunesse congolaise à comprendre et à supprimer ce système mobutiste. L’apparition des mouvements citoyens comme Filimbi et Lucha, où les jeunes s’impliquent pour exiger un changement, est porteur d’espoir. Mais cette jeunesse doit rester éveillée car malheureusement ceux qui les soutiennent ont participé à la création  de ce système et personne ne sait si leurs intentions sont désintéressées. Les USA et l’Europe avaient joué un rôle important dans l’installation de ce système sous Mobutu. Le Rassemblement, un groupe d’opposants, qui exige l’alternance contient des mobutistes bien connus de façon qu’un esprit éveillé doit se demander si les motivations des uns et des autres est vraiment un changement au profit du peuple congolais ou juste une alternance au sein de cette bourgeoisie congolaise dans le contrôle de l’appareil de l’Etat en vue de leur propre enrichissement.

 

 

S’il faut conclure !

Dans ce papier nous venons de dévoiler certaines pratiques que tout jeune congolais épris de changement doit refuser dès aujourd’hui avant même la fin du règne de Joseph Kabila. Le système mobutiste en est le pire car il contient tous les autres. Pour un Congo nouveau la jeunesse doit se mettre à l’œuvre pour mettre fin à ce système. Composée de la majorité de la population congolaise et la première victime des politiques archaïques et féodales, la jeunesse congolaise ne doit plus accepter ce néo-colonialisme par des colons noirs congolais. Ça peut demander du temps, mais avec la détermination nous allons y arriver.

Face aux défis internes du pays et les défis externes dans le concert des nations, la politique actuelle congolaise façonnée à la mobutienne est déjà périmée. Elle fait même la honte des Congolais face aux autres nations.  Comme nous l’avons dit ci-haut, le système mobutiste ne peut pas disparaître par un coup de prestidigitation. Il est déjà comme un virus dans la société congolaise car les jeunes s’accommodent avec facilement de façon qu’il est clair que ça ne va pas disparaître avec la mort des vieux politiciens qui ont été nourris au biberon du mobutisme.  Le cas du jeune président Joseph Kabila que le mobutisme a conquis est une démonstration de force de ce mal congolais et une vengeance contre Mzee Laurent-Désiré Kabila qui pensait pouvoir détruire ce système. Quand on se bat contre le mal il faut faire attention car il risque de t’habiter tout simplement !

Contre ce virus qu’est le système mobutiste nous proposons aux jeunes ce vaccin made in Africa : l’Ubuntu. Nous avons vu que le système mobutiste fonctionne par des vices dont la victimisation, le culte de la personnalité, le désordre, la banalisation de la souffrance et de la mort, la recherche des intérêts égoïstes, etc. Bref tous les vices qui sont à l’encontre de la philosophie d’Ubuntu. Ubuntu est une philosophie humaniste africaine fondée sur une éthique de la solidarité, de la compassion, de la dignité, de la générosité, de la bonté, de l’hospitalité et de l’interdépendance entre les humains : « Je suis parce que nous sommes ». Ainsi donc la politique basée sur la philosophie d’Ubuntu doit chercher à remplacer la victimisation par le sens de la responsabilité, le culte de la personnalité par la reconnaissance de l’égalité entre tous les êtres humains, le désordre par le self discipline et le sens de l’ordre, la quête des intérêts égoïstes par la quête du bonheur partagé qui fonde le vivre ensemble des « bantu » (humains), et enfin la banalisation de la souffrance et de la mort par la valorisation de la vie par-dessus tout. La jeunesse doit aider la population congolaise, surtout sa classe politique à recouvrer son sens d’Ubuntu. Ces professeurs d’universités, ces diplômés d’universités, ces hommes d’églises qui sacrifient leur dignité pour les intérêts privés au détriment de la nation congolaise, doivent être amenés à recouvrer leur « ubuntu ».  Dans le « je suis parce que nous sommes » d’Ubuntu il n’y a que le partage des joies et des souffrances et non la colonisation des uns par les autres.

Cette transformation sociale peut être envisagée sur le plan individuel et sur le plan communautaire. Sur le plan individuel chaque jeune congolais doit travailler sur lui-même pour extirper de sa vie tous les vices et y planter les vertus d’Ubuntu. Il doit aussi défendre ces vertus à tout prix et veiller à ce qu’ils ne soient violés ni en lui ni en aucun autre être humain. Il doit lire les œuvres des grandes personnalités comme Mandela, Albert Camus, Martin Luther King, Gandhi etc. qui ont défendu l’humain dans tous les hommes et suivre leur exemple. Sur le plan communautaire, le peuple congolais doit s’éveiller et refuser la normalisation de tous les vices qui caractérisent le système mobutiste. Il doit insister jusqu’à ce que les valeurs d’Ubuntu soient respectées et pratiquées par tous et partout. Il doit embrasser des révoltes constructrices pour se libérer du système mobutiste. En tant que victime il doit refuser de tomber amoureux de ses bourreaux qui sont les mobutistes. Vu que l’Ubuntu est aussi présent dans les mobutistes, bien que ces derniers le nient en eux-mêmes et dans les autres, le peuple congolais doit agir avec compassion pour amener ses politiciens mobutistes à recouvrer le sens de l’humain qu’ils ont en eux. Quand les leaders congolais fonderont leur politique sur l’humain que tous les êtres ont en partage, la RDC pourra alors se relever et l’Afrique avec elle.  

 

Romuald Adili Amani

 

                                                                                                   Fait à Goma, le 10/03/2017

Jeudi, février 2, 2017 - 16:23
  1. L’homme qui disait « niet »

Etienne Tshisekedi, avec son air éternellement boudeur sous son inamovible képi, représente l’opposition politique, le refus de s’associer aux pouvoirs successifs au Zaïre de Mobutu et à la RDC des Kabila père et fils. Les plus anciens se rappellent, évidemment, son compagnonnage avec le jeune Mobutu le lendemain de l’indépendance du pays, sa participation au gouvernement qui porte encore la responsabilité de l’assassinat de Patrice-Emery Lumumba sur la conscience. Mais ce débat semble n’intéresser que les nostalgiques, et le temps a fini par ne garder du Sphinx de Limete que l’image de celui qui, en des circonstances et à une époque où tout le monde s’inclinait devant un Mobutu triomphant, a osé s’opposer, a clamé « NON » alors que la mode était à un « OUI » massif et « révolutionnaire ».

Les foudres qui se sont abattues sur lui par la suite, des brimades à l’enfermement dans un asile psychiatrique en passant par la relégation dans son village natal, ont fini de construire le mythe de Tshisekedi, qui passera par la suite au statut de véritable icone lors de l’épopée de la Conférence nationale souveraine qui le nommera Premier Ministre, poste qu’il n’occupera pas longtemps du reste, comme si l’opposition lui seyait mieux que l’exercice du pouvoir.

L’arrivée des Kabila au pouvoir ne changera pas l’homme, ni l’image que les Congolais se sont désormais fait de lui. En 2006, il appelle au boycott des élections, laissant du coup émerger un jeune loup de la jungle politique congolaise, Jean –Pierre Bemba Gombo. En 2011, « Ya Tshitshi », ainsi que l’appellent affectueusement les Kinois, change de stratégie et brigue la présidentielle. Les résultats officiels le donnent battu mais il ne les reconnaît pas et prête serment comme Président élu ; il s’emmure davantage dans sa posture d’opposant au régime de Joseph Kabila et est considéré comme le seul à pouvoir le changer par des voies démocratiques.

On lui a parfois reproché son intransigeance et son immobilisme, mais tant qu’il était là, tant qu’il faisait peur aux tenants du pouvoir, nous lui pardonnions tout. La grande question qu’il nous laisse, c’est de savoir qui va continuer à porter ce combat, qui va désormais incarner le front du refus, sans lequel aucun début de démocratie n’est envisageable.

 Force est, en effet, de constater qu’Etienne Tshisekedi, à l’instar de la plupart des leaders du continent, n’a pas préparé sa relève. Son parti, l’UDPS, et l’opposition politique se trouvent désormais orphelins.

Comme pour parachever son image de l’homme qui n’aimait pas le pouvoir, le Sphinx de Limete, qui a été qualifié de « Phénix de Limete » à cause de la façon spectaculaire dont il a rebondi sur la scène politiquement en 2016 en s’imposant comme un acteur-clé et incontournable dans le dénouement de la crise en cours, il ôte son mémorable képi et tire sa révérence avant d’exercer les fonctions de Président du Conseil national de suivi de l’accord de la Saint Sylvestre. Sacré Tshitshi !

       2. Son héritage

Etienne Tshisekedi wa Mulumba est une sorte de modèle politique en RDC. Les épreuves et les frustrations qui ont jalonné son parcours ne l’ont ni coulé, ni poussé à se compromettre avec le pouvoir, alors que la plupart de ses compagnons ont été régulièrement débauchés par les régimes successifs de Kinshasa. Mais ce modèle-là est-il tenable pour une jeunesse mal formée, qui se bat au quotidien pour la survie ? Dans les circonstances actuelles, la barre a été très haut placée, et les jeunes auront du mal à suivre les traces de ce géant qui, hélas, a géré son parti et les groupes qu’il dirigeait de manière extrêmement patrimonialiste.

Onesphore Sematumba

2 février 17

Jeudi, janvier 12, 2017 - 15:59

Ce 19 décembre 2016, le deuxième mandat du président de la République à la tête de l’Etat s’est achevé, mais Joseph Kabila reste au pouvoir jusqu’à l’élection de son successeur. Une période de dix ans se termine ainsi sans changement de profondeur, avec pour seule innovation un nouveau Premier Ministre et un nouveau gouvernement.

         Quelle analyse pouvons-nous sereinement faire du contexte du pays maintenant, surtout quand nous savons qu’aucune  grande lueur d’espérances ne se pointe à l’horizon  dans l’état actuel du débat entre politiciens congolais ?

         Avant tout, il faut prendre conscience de la fragilité de l’ordre politique actuel comme champ pour préparer l’avenir et de la faillite de toutes les élites qui s’agitent dans l’espace public national. Leur gestion de la nation a montré à quel point leur manquent le sens de l’Etat, le souci de l’intérêt général, le devoir de construire un espace d’un être-ensemble convivial et la capacité de donner à nos populations un futur et une destinée.

         Tous les débats dans lesquels la société congolaise s’est empêtrée ces dernières années ont été un révélateur de ce que vaut exactement la politique congolaise et ses animateurs : une foire d’empoigne sans orientation ni direction crédibles.

         Cette vérité, il est important de savoir maintenant ce que nous en faisons, nous Congolaises et Congolais. Nous pouvons la considérer comme une donnée de base pour penser et construire l’avenir sur d’autres bases que la foi dans la politique d’aujourd’hui. Nous pouvons aussi la prendre pour une rampe de lancement d’une vaste opération d’éducation citoyenne afin qu’émerge une nouvelle classe politique, une alternative fondée non seulement sur de nouvelles personnalités, mais sur de nouvelles institutions en lesquelles nous aurons foi. C’est un défi immense auquel le peuple congolais se trouve confronté : nous sommes renvoyés à nous-mêmes et à nos responsabilités pour construire une autre politique : la politique citoyenne. C’est-à-dire la politique de la confiance de chaque Congolais dans la capacité qu’il a de changer le pays là où il a effectivement le pouvoir de changer réellement les choses.

         La question politique centrale devient celle de savoir exactement quel pouvoir chaque Congolais a  concrètement d’agir pour le changement là où il est, dans sa parcelle d’influence et d’action, dans ses capacités de faire advenir un autre Congo possible.

         Une telle conscience conduirait à créer de nouvelles instances de transformation sociale, à partir des réseaux et des espaces de liens entre ceux qui ont décidé de changer les choses et qui peuvent, s’ils sont ensemble, le faire avec conviction et détermination, dans des actions communautaires fertiles et riches de nouvelles espérances.

         On changerait ainsi de centre de gravité dans la vision de la politique et de ses sphères d’engagement : on oublierait vite tous les acteurs de l’ordre de gouvernance actuellement défaillant, dont l’idée de la politique est complètement alimentaire et totalement centrée sur des égoïsmes qui défendent leurs intérêts par la violence, la terreur et la cruauté. On peut même espérer que ces acteurs changeraient eux-mêmes leur vision politique du Congo sous l’influence de tous ceux qui, prenant leurs responsabilités à l’échelle individuelle ou communautaire, ouvriraient un autre horizon de construction de l’avenir.

         En plus, le temps est venu de comprendre que l’engagement citoyen pour une politique du changement de la société là où chacun de nous a le pouvoir de la changer exige des valeurs qu’il faut mettre au cœur de la vie communautaire ici et maintenant en République Démocratique du Congo:

  • Les valeurs de rationalité forte, c’est-à-dire d’usage de la raison dans tous les champs de la vie social pour voir où sont les intérêts vitaux du Congo et comment les défendre dans les espaces de la vie individuelle et locale, dans la concentration des actions sur les terroirs vitaux que les citoyens conscients de leurs problèmes se décideraient de changer profondément et positivement.
  • Les valeurs de l’éthique communautaire où se lancent des initiatives collectives de changement, à partir d’une solidarité généreuse et de la détermination à faire de l’être-ensemble le cœur d’une politique citoyenne.
  • Les valeurs de l’engagement spirituel pour la foi dans un ordre de transcendance qui permette aux citoyens de poser au-dessus d’eux des intérêts communautaires et des idéaux fondamentaux comme sens de la nation et puissance des normes communautaires partagées.

         Ces valeurs refusent l’ordre de la destruction et de la violence et construisent face à la sphère politique qui a régné au Cogo jusqu’ici un rempart de visions et d’actions qui désarment tous ceux dont la politique se fonde sur la spoliation de la nation et la terreur sur les consciences.

         Enfin, il faut savoir qu’une autre politique est possible au Congo et qu’elle n’est pas celle qui se fait aujourd’hui par les acteurs d’en haut. Elle est dans la conscience des populations qui veulent un autre Congo. Elle est dans les rêves et les utopies que des Congolais décidés de construire l’avenir de la nation appellent à développer partout dans notre pays, avec de nouvelles capacités d’organisation citoyenne et d’inventivité communautaire.

         Selon les exigences de cette vision de la politique, le pays ne se change pas d’en haut, par décret ou par diktat. Il est changé grâce aux forces d’en bas qui sont fertilisées par des idées puissantes et des initiatives fertiles pour transformer les logiques d’existence, les modes de pensée et les conditions de vie. C’est de ces forces-là que le Congo a besoin et c’est à partir d’elles que s’effondrera toute mauvaise politique d’en haut, par inanition de la foi que les citoyens ont en elle.

         De toutes les considérations qui précèdent, il est bon de conclure qu’au moment où le pays se débat dans des négociations politiques sans fin et dans d’interminables manœuvres politico-politiciennes sans grand enjeu sur l’existence concrète des populations congolaises, il est impératif que tous ceux qui croient en l’avenir de notre nation mobilisent les énergies de l’éducation de notre peuple à la responsabilité de chaque Congolais. Cette responsabilité concerne le  pouvoir de changer le Congo là où on est, en communion, en connexion, en synergie avec d’autres citoyens dont les forces d’action sont tournées vers un autre destin pour notre nation.

         Ce qui compte maintenant, c’est l’énergétique de nos espoirs et la vitalité de nos espérances pour que de telles forces prennent corps et s’engagent sur la voie d’une autre politique.

Vendredi, novembre 4, 2016 - 08:36

Sur la présence, l’action et l’image de la MONUSCO en République Démocratique du Congo, les discours vont aujourd’hui dans tous les sens. Ils sont tellement contradictoires et ambigus qu’il devient nécessaire d’y consacrer une évaluation sereine et lucide en vue de proposer des lignes d’orientation nouvelles pour le présent et pour les années qui viennent, dans le cas où le programme des troupes de cette mission des Nations Unies serait appelé  à se prolonger encore sur notre territoire.

 Sans cet effort de lucidité, les malentendus, les fausses affirmations et les demi-vérités dans la société congolaise, tout comme les imprudentes autoglorifications et les tissus d’arrogances verbales de certains membres de la MONUSCO, risquent de se transformer en volcans dont les laves détruiront le sens même de ce que les soldats et les agents de l’ONU sont censés faire en République Démocratique du Congo.

Discours de fortes émotions

Quand on est sensible à ce qui se dit tous les jours sur la MONUSCO dans la société congolaise, quatre grandes lignes d’analyse et d’interprétation sur sa mission dans notre pays se dégagent clairement. Elles sont toutes dominées par des émotions liées aux traumatismes de la guerre et aux incessants massacres des populations. Elles le sont tellement qu’elles deviennent souvent aveugles et ambigües concernant ce que les forces de l’ONU en RDC sont censées faire sur notre territoire.

La première ligne du discours congolais sur la MONUSCO est celle des paroles à tonalités  multiples que le gouvernement congolais répand dans l’espace public à travers les cris de ses représentants et les attitudes de ses membres. Chaque fois que des drames malheureux comme la prise de Goma par le M23 ou les tueries de Beni se produisent et déchirent le tissu social congolais ; chaque fois que les phares de ce que l’on appelle la communauté internationale se braquent sur les atrocités commises par l’armée congolaise dans l’univers chaotique de la zone Est de la RDC ; chaque fois que sont pointées du doigt les faiblesses et les insuffisances du système de gouvernance de notre pays comme à l’occasion de l’entrée des militaires du Soudan du Sud sur le territoire national, la parole des autorités politiques congolaises accuse souvent la MONUCO de ne pas être à la hauteur de sa mission.

Elle laisse entendre qu’il est temps que cette mission étrangère se retire du Congo et laisse aux Congolais le soin de résoudre souverainement leurs problèmes. On accusealors la MONUSCO de ne pas protéger les populations comme elle est censée le faire avec son équipement hypermoderne et ses moyens financiers colossaux. On relève qu’elle n’accompagne pas suffisamment les FARDC dans leur mission de traquer les forces négatives et d’en finir une fois pour toutes avec elles. Il arrive même que les responsables politiques se posent clairement la question de savoir pourquoi nous avons sur notre sol une armée internationale dont le commandement n’obéit pas au pouvoir politique et militaire local et se comporte comme un Etat dans l’Etat sans résoudre véritablement les problèmes humanitaires, militaires et politiques qui relèvent de ses compétences.

 En même temps, chaque fois qu’il s’agit de renouveler la présence de cette mission des Nations-Unis que représente globalement la MONUSCO chez nous, le gouvernement de la RDC ne s’oppose jamais à la décision de la garder au Congo. Il se mure souvent dans un langage ambigu et use d’une rhétorique diplomatique qui laisse croire que le Congo a encore besoin de l’appui humanitaire, militaire et politique de la MONUSCO pour de longues années.

Ce double langage et cette double attitude sont significatifs : ils dévoilent chez les autorités congolaises un manque manifeste d’une vision globale du sens des relations entre le Congo et les Nations Unies sur ce que nous, Congolais, nous devons attendre de la MONUSCO et sur ce que la MONUSCO est en devoir d’apporter chez nous, compte tenu des accords qui lient notre pays à cette organisation. Un flou immense règne sur cette question et l’on est en droit de se demander si l’Etat congolais a une maîtrise réelle de ses relations avec la communauté internationale qui entretient les troupes de la MONUSCO sur notre territoire.

Cette interrogation est au cœur du deuxième axe de la perception que les Congolais ont de la MONUSCO, à savoir l’axe de l’univers imaginaire des jeunes dans notre pays.

Dans les milieux de la jeunesse congolaise et de la société civile que cette jeunesse  a investie de ses énergies, la MONUSCO suscite désenchantement, indignation et colère profonde. Au cours d’une émission de la Radio Pole FM consacré au thème « Les jeunes et la MONUSCO dans le Kivu aujourd’hui », les représentants des générations montantes ont clairement indiqué ces sentiments  qu’ils éprouvent.

A leurs yeux, le désenchantement est lié à l’énorme investissement d’utopies de la paix qu’ils avaient mis dans la capacité de la MONUSCO à répondre vigoureusement à la mission que les jeunes congolais croient être la sienne. Notamment :

  • Protéger les populations en stabilisant les zones en guerre par une présence qui dissuade toute velléité de déstabilisation du Congo de la part des forces négatives, quelles qu’elles soient.
  • Démanteler ces forces et les réduire à néant pour que la multitude de réfugiés internes regagnent leurs niches vitales et y vivent en paix.
  • Accompagner l’armée congolaise dans sa lutte contre les agressions extérieures et les troubles intérieurs en engageant les moyens militaires gigantesques dont disposent les forces des Nations Unies en RDC.

Dans toutes ces missions, les résultats sont mitigés, d’après les jeunes. « L’impression globale que donne les soldats de la MONUSCO est celle du tourisme militaire, comme avait dit un jour le Président ougandais Yoweri Museveni », affirme un jeune de Goma. Et il ajoute : « C’est un tourisme agrémenté de tâches sans risque comme la construction de bâtiments pour la police et le système judiciaire congolais, la distribution sporadique de repas dans les camps de refugiés ou le secours aux blessés quand les tueries perpétrées par les forces négatives sont déjà accomplies. Une mission humanitaire sans enjeu, en fait ».

Croyant que la MONUSCO est au Congo pour faire la guerre et pas pour un farniente délicieux sous le soleil des tropiques, les jeunes  s’indignent du style de vie des représentants des Nations Unies et des leurs militaires face aux conditions de misère des Soldats congolais et de leurs familles dont le désarroi  et la clochardisation s’affichent partout. Souvent, nos militaires sont condamnés à mendier pour survivre alors qu’ils sont dans une zone de guerre et à spolier les populations déjà fortement saignées à mort par les conditions vitales terriblement éprouvantes.

On a beau répéter aux générations montantes qu’il n’est pas de la responsabilité de la MONUSCO de nourrir les soldats congolais et d’entretenir leurs familles ; on a beau affirmer que cette tâche revient au gouvernement congolais et aux Congolais eux-mêmes qui doivent s’investir dans un effort de guerre ferme et continu, la disparité entre la vie des forces de la MONUSCO et les FARDC demeure un choc pour les jeunes.

Elle suscite des éclats de colère. De temps à autre, les jeunes s’attaquent aux installations de la MONUSCO pour faire voir au peuple congolais et aux autorités politiques que la situation de disparités de conditions de vie entre les militaires congolais et les troupes de la MONUSCO est intolérable. Elle est d’autant plus intolérable que les crimes des forces négatives sont commis au nez et à la barbe des camps occupés par les forces des Nations Unies.

Derrière cette attitude de la jeunesse congolaise, il y a plus que la fougue de la jeunesse. Il y a surtout une interrogation profonde sur le sens même de la présence de la MONUSCO au Congo aujourd’hui : « Que fait-elle ? », demandent les jeunes ; « Pour combien de temps est-elle encore là ? » ; « Quels sont les paramètres d’évaluation de la fécondité de son action dans notre pays ? », « En quoi aide-t-elle les Congolais à se prendre en charge pour devenir réellement maîtres de leur destin dans leur propre pays et pour résoudre eux-mêmes leurs problèmes de manière autonome, en toute liberté et en toute responsabilité ? »

A ces questions, les forces intellectuelles congolaises ont, dans leurs propres univers imaginaires,  des réponses fortement décourageantes pour les jeunes. Dans les médias de Kinshasa, par exemple, la remise en question du travail de la MONUSCO au Congo est souvent brutale, partiale, globalement négative, sans aucune volonté de se consacrer à une analyse rationnelle pour mettre en lumière les véritables enjeux de l’action des Nations Unies dans l’imbroglio de la situation congolaise.

Le discours des intellectuels congolais voit dans la MONUSCO un Mastodonte désorganisé, incompétent et inutile, toujours prêt à s’adonner au « blabla » d’autojustification vague quand il est confronté à ses propres insuffisances dans l’action de stabilisation et de sécurisation des zones trouvées en RDC. Il met souvent en relief la disproportion des effectifs et des moyens onusiens mis à la disposition du Congo et les résultats réels de ces effectifs et de ces moyens sur le terrain en termes de pacification véritable de notre pays.

 En plus, on déplore que les forces de la MONUSCO soient devenues une armée d’occupation qui sème du désordre plus qu’elle n’apporte un nouvel ordre de paix.

 Plus grave encore, la MONUSCO est parfois accusée d’être au service d’un projet inavoué de balkanisation du Congo. Projet visible dans le fait qu’elle est en train de faire de l’Est du Congo une région autonome, avec une présence autonome des diplomates, des agents de renseignements et de projets économiques et stratégiques sans lien avec Kinshasa.

Quant à nos populations congolaises, elles sont complètement désorientées dans leur imaginaire face à la présence et à l’action de la MONUSCO. E

Elles constatent que malgré la présence des troupes onusiennes au Congo, les FDLR sont toujours une force organisée et négativement présente dans certaines zones du Nord-Kivu que cette force destructrice s’est appropriée et contrôle souverainement. La traque de ces rebelles, promise et lancée depuis longtemps, ne donne pas de résultats probants, sauf dans les discours fallacieux dont les populations n’ont rien à cirer, comme on dirait en France.

Les ADF-NALU, rébellion ougandaise sur le territoire congolais, pillent, tuent, violent et se livrent à des massacres à grande échelle dans la région de Beni, sans que la MONUSCO ne réagisse de manière décisives en concertation efficace avec les FARDC, comme on devrait s’y attendre. Durant plus de deux ans, les tueries s’empilent devant le peuple complètement tétanisé.

L’armée de la résistance du Seigneur constitue toujours une menace permanente  d’insécurité dans la zone entre le Congo et la République Centrafricain, surtout dans la région de l’Uélé.

Pire encore : les populations accusent la MONUSCO d’avoir introduit au Congo des militaires du Sud-Soudan qui risquent de devenir à leur tour de nouvelles forces du type FDLR, sans que le gouvernement congolais ait eu vraiment son mot à dire dans cette ténébreuse affaire, si l’on en croit ce que disent les représentants du gouvernement de notre pays.

  Face à tous ces phénomènes, la désorientation des populations se transforme peu à peu en animosité face à la MONUSCO. Si la situation continue telle qu’elle se présente aujourd’hui, on peut craindre qu’un jour ou l’autre, les Congolais en viennent à lancer une guerre populaire contre les forces des Nations Unies. Les récriminations que l’on entend et les vociférations de plus en plus fermes qui grondent dans le petit peuple montrent qu’il ne s’agit pas d’une hypothèse d’école, mais d’un phénomène à prendre au sérieux.

Face à l’imaginaire congolais, l’attitude de la MONUSCO

  Face à l’image négative qu’elle a au Congo, la MONUSCO répond souvent de manière maladroite à ses détracteurs, en accumulant de fautes publiques de communication et de signes évidents d’un manque de connaissance de la psychologie du peuple congolais.

Un exemple significatif : au moment où les Congolais s’inquiète de ce qu’il adviendra de leur pays à la fin du dernier mandat du Président Joseph Kabila, le haut responsable de la MONUSCO répond aux journalistes qui l’interrogent à ce sujet : « Le ciel ne nous tombera pas sur la tête. » Traduction en français courant : «L’opposition au processus de glissement  qui se prépare maintenant n’ont qu’à aller se faire voir ailleurs, le pays sera calme. » Il faut être aveugle et sourd pour ne pas comprendre qu’une telle réponse est une provocation inutile et maladroite face à un peuple en lutte pour le changement d’orientation face à l’avenir.

Un autre exemple : le jour où la rébellion du M23 s’empare de Goma, la MONUSCO répond à ceux qui s’étonnent de sa passivité : « Nous sommes là pour accompagner l’armée congolaise, mais pas pour combattre directement les rebelles ; du moment que les FARDC sont en débandade, nous restons tranquilles dans notre coin ». Traduction en français courant : « Ne croyez pas que les soldats onusiens sont au Congo pour se faire tuer pour la cause des nègres sans cervelle, qui s’entretuent comme des bêtes sauvages ». On ne parle pas ainsi à un peuple en désarroi, même si ce qu’on dit est juridiquement vrai.

Un troisième exemple : sur le dossier de l’entrée des militaires du Soudan du Sud sur le territoire congolais, alors que la MONUSCO est accusée d’être responsable de cette opération par le gouvernement congolais, la réponse cinglante qu’elle lance aux Congolais est celle-ci : « Nous ne pouvons rien faire de tel sans l’aval de vos autorités. » Traduction en français courant : « Le Congo est dirigé par des menteurs qui ne savent pas assumer leur responsabilité. Les Congolais n’ont qu’à s’adresser à leurs chefs au lieu de s’en prendre à la force de la MONUSCO qui sait agir d’urgence quand il le faut. » C’est une insulte pure et simple aux autorités d’une nation souveraine et un manque de tact dans la communication médiatique.  

            A ces exemples, il faut ajouter la visibilité arrogante des agents de la MONUSCO et de leurs militaires dont les voitures, les jeeps, les camions et les avions estampillés « UN » sillonnent le Congo dans tous les sens, sans qu’on sache ce qu’ils cherchent ni ce qu’ils veulent en réalité dans un pays livré à toutes les incertitudes et à tous les désarrois. En plus, dans les lieux de réjouissance comme les restaurants et dans les grandes surfaces où s’achètent les biens de luxe, il y a une présence ostensiblement grossière des richesses des agents onusiens qui choque et indigne face à la pauvreté et à la misère ambiante. Entre les populations congolaises et leurs sauveurs de la MONUSCO, on ne partage pas les mêmes valeurs ni les mêmes modes de vie. Le gouffre qui sépare les deux mondes est un scandale social complètement insensé.

            Dans une ville comme Goma, la présence de la MONUSCO ne rythme pas seulement la vie sous le signe de ce scandale, elle a aussi complètement soumis l’économie de la ville à ses propres règles pour en faire l’une des agglomérations les plus chères en matière de charge locative pour les maisons, par exemple. Une richesse artificielle qu’anime un système de vol organisé et d’enrichissement illicite fait craindre un effondrement du niveau de vie de la ville telle que la MONUSCO en a fabriqué l’imaginaire. Si on ajoute à tout cela la mentalité de dépendance qui fait penser que les Nations Unies sont là pour résoudre les problèmes des Congolais à leur place et pour distribuer des vivres à des réfugiés qui s’accommodent vite du complexe de l’assistance gratuite, il y a lieu de dire qu’on se trouve devant un phénomène de fragilisation mentale et de destruction de l’énergie créative de la population Congolaise.

            Sous cet angle, la MONUSCO apparaît comme une mauvaise réponse à un grand problème de société en République Démocratique du Congo : le problème de la paix durable pensée et concrétisée au quotidien par les Congolais eux-mêmes.

            Une évaluation lucide et positive

Entre l’imaginaire congolais dans sa manière de percevoir la présence de la MONUSCO et la manière dont la MONUSCO se visibilise elle-même au Congo, il y a lieu aujourd’hui de sortir des cavernes où tout est enfermé actuellement.

Une vérité de base à rappeler aux citoyens congolais : sans la présence de la force des Nations Unies, le Congo n’existerait pas encore comme nation unie dans ses composantes et comme communauté politique avec un gouvernement internationalement reconnu par toutes les autres nations. Quelle que soit l’idée que l’on se fait de la présence et de l’action de la MONUSCO, il est important de reconnaître que le Congo leur doit son existence. Ce n’est pas peu dans un pays que les guerres d’agression et les rébellions ont failli détruire et fragmenter dans une nouvelle géostratégie dont on ne peut pas dire qu’elle n’a plus d’avenir devant elle. Déjà dans les années 1960, la rébellion katangaise et la rébellion kasaïenne auraient eu raison de l’unité du pays sans l’intervention des Nations Unies. Il en est de même aujourd’hui : la force  de la MONUSCO tient lieu de ciment dans un Congo toujours confronté à ses multiples identités meurtrières et à ses démons de la destruction du destin communautaire congolais.

Une autre vérité de base : dans la lutte contre les forces négatives dans l’espace vital congolais actuel, les choses vont dans le bon sens. A rythme lent, mais dans le bon sens. Globalement, l’insécurité recule et des ilots de stabilité s’épanouissent à vue d’œil, grâce à l’action de la MONUSCO. La violence aussi recule, malgré les coups durs qui frappent les populations dans les massacres comme ceux de Beni. Les agressions extérieures sont globalement maîtrisées depuis la défaite du M23. Le Congo doit tout cela à la présence de la MONUSCO. 

Le problème n’est pas de cracher sur cette présence, mais de savoir comment la gérer et la conduire pour qu’elle soit au service des populations et qu’elle intègre dans sa mission les attentes du peuple congolais en matière de paix et de sécurité, en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain et de changement de perspective de vision face à l’avenir.

En plus, l’imaginaire congolais a tort de croire que c’est par la voie des armes que la paix viendra au Congo et d’intégrer la mission onusienne uniquement  dans cette équation de la guerre en vue de la paix. Quand il s’enferme dans cette perspective, il oublie tout ce qui relève de la diplomatie, de la politique de l’ombre pour la paix et de la capacité de dissuasion que la MONUSCO, en elle-même, représente, rien que par sa présence devant les forces négatives et les agresseurs éventuels.

Aujourd’hui, une autre perspective est nécessaire et elle est essentiellement éthique. Elle concerne un regard de respect mutuel qui doit être promu entre le Congo et la MONUSCO. Plus précisément entre les populations, les forces vives nationales, le gouvernement congolais et la force onusienne au Congo. Il convient de promouvoir de relations paisibles entre le pays et les Nations Unies afin que le comportement des cadres et des militaires onusiens au Congo respectent les autorités congolaises et tienne compte des aspirations du peuple congolais oui. C’est un problème de respect de soi et de respect mutuel dans les engagements pris et dans la manière de les réaliser sur le terrain, avec une attention particulière sur la communication claire et vraie sur ce qui se passe réellement.

A ce niveau, ni du côté congolais ni du côté MONUSCO, on ne peut dire que l’éthique de la parole donnée et des engagements pris ait été vraiment de mise. On le voit face au problème de la traque de FDLR et face aux massacres perpétrés à Beni. Ici, la coopération MONUSCO-FARDC n’arrive pas au même résultat que devant le M23 qui a été défait  par la Brigade interafricaine et les FARDC grâce à la vigilance ferme et à la logistique militaire de la MONUSCO. Cette coopération devrait devenir une ligne éthique fondamentale, qui aille au-delà de la solidarité des armes pour atteindre le niveau d’une solidarité fondamentale de la quête de la paix par les voies de la paix : la mobilisation des populations dans l’éducation à la construction de la paix grâce à des actions de défragmentation sociale, de destruction des identité meurtrières, de prise en charge psychosociale des populations face aux montagnes de traumatismes qui les écrasent et de promotion de nouvelles utopies du vivre-ensemble.

Ce n’est pas autour de la guerre que tout doit être construit, mais autour de la paix comme priorité. Cela demande une autre approche de la présence et de l’action de la MONUSCO au Congo : une approche qui prenne conscience du fait que la MONUSCO n’est pas une mission de guerre, mais une mission de paix. Cela signifie que sa présence, ses programmes et son action devront aujourd’hui être réorientés sur ce que la paix signifie véritablement pour le Congo. Et cette signification est celle-ci : la paix, c’est le développement durable ; la paix c’est le souffle pour l’émergence du Congo en matière politique, économique et culturelle.

Sans cette orientation claire qui est celle de grandes utopies du peuple congolais, tous les tintamarres qui ne concernent que la guerre contre les groupes armés et les forces négatives perdront tout sens. Il est indispensable que l’évaluation lucide et sereine du travail de la MONUSCO s’élabore en termes de développement et d’émergence. Cela exige une redéfinition globale de la mission de cette organisation, si elle veut rester encore au Congo dans les années à venir.

Mais qui s’occupe aujourd’hui de cette redéfinition du projet MONUSCO en vue du développement et de l’émergence de la la RDC ?  Personne apparemment.

Les Nations Unies sont engluées dans leur vision guerrière de la paix. Elles pensent que leur mission est d’envoyer des armées internationales dans les zones de turbulence, dans l’espoir que les militaires étrangers viendraient se faire massacrer pour sauver des autochtones incapables de penser eux-mêmes aux intérêts de leurs nations. Au Congo, cette vision n’a pas d’avenir devant elle, même si les Congolais l’avalisent encore tout en voyant ses limites pratiques et concrètes.  En réalité, avec une armée congolaise bien organisée  et bien équipée, la pacification du Congo par des Congolais est possible. S’il faut que la MONUSCO reste encore au Congo, ce n’est pas du tout pour faire la guerre, mais pour aider l’armée congolaise à être une armée du développement et de l’émergence, avec ce que cela exige comme pouvoir d’éducation à une paix véritable dans un pays qui s’engage à construire lui-même sa destinée. La mission de la MONUSCO se dépouillerait peu à peu de ses ambitions militaires et s’épanouirait dans le travail des mouvements des jeunes, des dynamiques de la société civile et des initiatives de populations pour changer le République Démocratique pour qu’elle devienne une grande démocratie au cœur de l’Afrique, un pays politiquement, économiquement et culturellement riches, capables de contribuer fortement à l’avènement d’un autre monde possible, comme disent les altermondialistes.   

Dans ce domaine, tout reste à faire. Le gouvernement congolais, les mouvements des jeunes, la société civile, les forces de l’intelligence, les populations congolaises et la MONUSCO elle-même doivent le comprendre. Ils doivent réinventer ensemble la nouvelle mission des forces des Nations Unies en République Démocratique du Congo.

goma, le 04/11/2016

 

Prof. Godefroid KA MANA

Lundi, octobre 24, 2016 - 12:37

Dans les cours que je me propose de dispenser cette année dans les universités congolaises, j’ai décidé d’enseigner le Congo aux jeunes Congolais à partir des idées politiques qui constituent l’héritage national le plus fécond pour penser l’avenir et  construire une nouvelle destinée pour notre peuple.

 L’une de ces idées, sans doute la plus importante, est le nationalisme congolais  sous les formes différentes qu’il a prises dans notre histoire de ces cinq dernières décennies.

Elle a été le limon de notre indépendance dans l’esprit de Patrice Emery Lumumba durant sa vie comme à l’heure de sa mort. Elle a été au cœur  de la société congolaise pendant les premières années du règne de Mobutu. Elle a animé la période faste de la philosophie de l’authenticité zaïroise des années 1970 avant de se dissoudre dans la crise sociale où Mobutu avait plongé le pays dans les années 1980. Elle a vibré à nouveau un petit moment pendant le cours règne de Laurent-Désiré Kabila avant de disparaître un temps du paysage politique et de renaître à un autre moment comme incantation utile tout au long de la Troisième République qui, peu à peu, en a perdu le souffle, faute d’une grande ambition et d’un grand dessein national.

Dans la situation actuelle de désorientation et d’errance où la politique congolaise manque de boussole pour se mouvoir dans le présent et de sonde pour scruter le futur, il  est utile pour les générations actuelles et futures de découvrir la nationalisme congolais en vue d’en faire le ferment capable d’enrichir leur intelligence du destin de la nation et de le repenser à nouveau frais comme chance pour le Congo.

30 juin au beau soleil

C’est le 30 juin 1960, quand le Premier ministre Patrice Emery Lumumba prend la parole à la suite des discours du Roi des Belges Baudouin I et du Président de la République Joseph Kasa-Vubu, que tout commence.

Baudouin I inscrit sa vision du Congo dans l’œuvre civilisatrice belge. Il voit notre pays à partir du passé et avec les œillères du passé. Dans une rhétorique paternaliste où il fait vibrer la conscience qu’il a de représenter en lui-même l’œuvre de toute une nation dont il assume la grande ambition d’avoir ouvert le Congo à l’ordre mondial enraciné dans les débuts des temps modernes, il donne des conseils au nouveau pays indépendant. Il présente cette l’indépendance comme un cadeau magnifique octroyé par la Belgique à sa colonie.

 Le Président Kasa-Vubu, en une posture d’enfant sage et de colonisé poli, répond au Roi. Il s’inscrit dans la vision d’un Congo qui accepte le cadeau belge avec humilité et reconnaissance. Il lit, en fait, une prose écrite par un Belge à l’intention des Congolais, avec la même visée que celle de Baudouin I. Croit-il ce qu’il lit ou s’adonne-t-il à un bluff diplomatique pour conserver au soleil du 30 juin son éclat dans toute l’histoire du pays ? Seule sa conscience le sait.

En réalité, il venait par sa parole d’inscrire le présent qui commençait dans un imaginaire néocolonial : celui d’un passé belge destiné à durer encore, de façon positive, dans la conscience congolaise. Lui qui avait milité pour l’indépendance immédiate au moment au les colonisateurs belges rêvaient encore d’une longue période de domination et d’exploitation du Congo ; lui qui avait souffert d’humiliation comme noir parmi ses frères noirs ; voilà qu’il efface dans son langage ce que sa conscience et sa chair avaient subi. Il inscrit le Congo qui commençait ce jour-là dans le destin belge qui devait pourtant finir ce même jour. Il regarde son papier écrit par un Blanc et le récite tranquillement au lieu de lever la tête vers l’avenir pour voir  les arbres et les fleurs du futur de son pays prendre un essor nouveau. Il rate ainsi son entrée dans l’Histoire parce qu’il ne voit pas que pour le Congo, l’Histoire commence véritablement ce jour-là.

Avec ses conseillers africains qu’étaientt Diallo Telli, le guinéen, futur Secrétaire général de l’organisation de l’Union Africaine (OUA) et Félix Moumié, le Camerounais, futur martyr de l’indépendance de son pays, Lumumba avait compris que le 30 juin était l’entrée du Congo dans la grande destinée qui venait d’échapper à Kasa-Vubu. Cette destinée tournait les yeux de tout un peuple non pas vers le passé, mais vers l’avenir. Tout le discours de Lumumba fut un discours de rupture avec le passé pour être la parole qui instaure une grande utopie et un grand mythe : l’utopie de l’Histoire et le mythe du Congo nouveau qui entre royalement dans cette Histoire. Il a parlé au nom de la nation congolaise et il a, ce jour-là, inventé l’homme congolais et son nationalisme propre, le nationalisme congolais.

Seul un enracinement profond dans un tel nationalisme lui avait permis de ne pas regarder le passé comme notre propre et rayonnante Histoire, mais comme la petite histoire d’humiliation, d’exploitation et d’écrasement de l’homme congolais par les colons. Cette petite histoire, il fallait la faire éclater en mille morceaux. Il fallait en sortir comme on sort des ténèbres vers la lumière, avec d’autres pays Africains dont Diallo Telli et Félix Moumié étaient des signes vivants ce 30 juin-là.

Quand il prend à contre-pied Baudouin I et Joseph Kasa-Vubu pour évoquer la nation congolaise comme nation victorieuse qui a arraché l’indépendance, il refuse l’indépendance cadeau pour affirmer les vraies valeurs d’une indépendance qui s’inscrit dans l’Histoire avec ses valeurs nouvelles et ses mythes nouveaux pour l’homme congolais tourné vers le futur.

L’homme congolais dont il pale, c’est l’homme appelé à construire la nation congolaise sur des valeurs dont la colonisation l’avait privé : la grandeur, la liberté, la dignité, la puissance d’être homme parmi les hommes et citoyen parmi les citoyens.

Mais c’est surtout l’homme de nouveaux mythes que Lumumba inventait ce jour-là : l’homme congolais démiurge, qui se crée lui-même dans un génie inimaginable d’homme debout, d’homme foudre qui fait exploser tout ce que la colonisation avait fait de son peuple ;  l’homme qui crée ses nouveaux cieux et sa nouvelle terre, en refusant toutes béquilles offertes par les Belges dans une bonne conscience sans objet. Cet homme-là devait écrire sa propre histoire par des actions de courage et de bravoure dans un pays qui serait le sien, dont il aurait construit la destinée par le savoir, le travail inventif et le savoir-faire.

Pour Lumumba, la nation congolaise est de l’ordre de cet homme de valeurs et de mythes. Elle se nourrit d’une philosophie fondamentale du génie créateur congolais à libérer pour transformer le présent et construire l’avenir. L’appartenance à cette dynamique imaginaire d’invention de soi comme démiurge et comme force d’action et d’organisation d’un pays nouveau capable de grand venir, c’est cela le nationalisme congolais.

Ce nationalisme exige des choix d’existence radicaux, un idéal qui va jusqu’à l’option de donner sa propre vie pour la destinée de son pays et pour son rayonnement dans le monde, s’il le faut.

La vie et la mort de Lumumba ont pris ce sens ultime à partir du moment où il a compris que tout son être pouvait et devait devenir un don pour le Congo, terre d’avenir, selon le titre de son livre-phare. A partir de ce moment-là, son nationalisme a atteint une dimension sacrale qui sera son grand apport à notre pays. Lumumba devenait un héros qui entrait dans la sphère de la légende et prenait les traits d’une mythologie sacrificielle pour la postérité. Son nom vibrait de toutes les belles utopies du Congo à venir et resplendissait comme une étoile pour guider la route de l’indépendance. Il atteignait une dimension poétique, c’est-à-dire créatrice. En lui, dans son destin tragique et pathétique s’enfantait la terre nouvelle et se chantait le cantique nouveau des générations futures : une certaine vérité du Congo destinée à l’éternité.

Malheureusement, cette haute idée de Lumumba et du nationalisme qu’elle incarne a perdu de sa ferveur et de son éclat de nos jours. La grande vision de notre destinée qu’elle fécondait au matin de notre indépendance, rien ne donne plus l’impression que la classe dirigeante et les élites économiques ou culturelles de notre pays l’aient encore dans leur être, en comprennent la philosophie profonde et se soucient encore de la transmettre aux générations actuelles et futures.

La passion des valeurs fondamentales pour lesquelles Lumumba est mort a disparu complètement du champ de notre vie.

 Dans notre Congo d’aujourd’hui, on ne parle de liberté que de manière folklorique et incantatoire, sans y croire. La grandeur du Congo n’est plus une idée régulatrice de notre destinée, sauf dans la phraséologie verbeuse pour amuser la galerie internationale. La dignité, on est toujours prêt à la perdre dès que s’agitent quelque part des espèces sonnantes et trébuchantes, à toutes les occasions où l’on peut renier la parole donnée pour une petite parcelle de pouvoir ou une grande place au sommet et dans les entrailles de l’Etat. Être des femmes et des hommes congolais debout pour écrire notre histoire comme l’Histoire des hommes debout, tournés vers l’avenir et déterminés à créer le pays de leurs rêves et de leurs responsabilités, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que tout cela n’a plus de sens et que le pays va à vau-l’eau dans les profondeurs de son imaginaire créateur.

Quant au mythe du Congolais démiurge, qui vibrait dans chaque mot que Lumumba prononçait, on ne l’entend plus nulle part.  Nos yeux cherchent le salut en se tournant vers le ciel auquel s’adressent nos prières. Nos yeux cherchent le salut dans les institutions internationales qui nous tiennent par toutes les parties sensibles de notre être.

 Le peuple de Kinshasa exprime tout cela aujourd’hui de manière très forte. Haut et fort, il affirme que le monument du héros national à l’entrée du quartier de Limete,  lassé par toute la déchéance congolaise à laquelle il assiste tous les jours et toutes les nuits, a baissé le bras qu’il levait en forme de triomphe, le regard fixé vers l’avenir. Lumumba pleure tous les jours et toutes les nuits devant ce que le Congo est en train de devenir, raconte le petit peuple de Kinshasa. Seuls les Congolais qui ont des yeux pour voir les larmes de Lumumba, les voient. Il faut en tirer toutes les conséquences en termes de nouvelles options pour le futur.

J’ai entendu ce sombre récit dans un car de transport que l’on appelle « Esprit de mort » dans la capitale congolaise. C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il est urgent de ressusciter pour les jeunes générations le nationalisme politique que l’imaginaire de Patrice Emery Lumumba a légué à l’imaginaire du peuple Congolais.

Actuellement, c’est un devoir pour notre pays de réveiller les valeurs, les mythes et les idéaux de l’héritage de Lumumba pour un nouvel imaginaire congolais. Ce n’est pas une question de paroles vides, c’est une question de conscience incandescente, d’action créatrice et de vigueur pour la transformation de notre société, dans tous les domaines.

     Il est triste de constater que 300 personnes, réunies à la cité de l’UA dans un dialogue destiné à sortir notre nation de sa crise, n’aient même pas évoqué puissamment le nationalisme du grand héros national pour le poser devant leurs propres yeux comme le Grand Esprit unificateur. Ils ont parlé sans son souffle tutélaire et leurs paroles ont tourné en rond, faute d’étoile du matin, faute du génie fécondateur que l’idéologie nationalisme lumumbienne pouvait représentait pour l’avenir à construire.

Il est indispensable de créer un nouvel imaginaire dans les nouvelles générations en puisant dans la pensée de Lumumba le souffle pour une nouvelle conscience nationaliste au sens d’une haute visée de grandeur pour chaque Congolaise et pour chaque Congolais. (Ré)enraciner la nation  dans ce limon, (ré)enfanter l’homme congolais dans cet esprit, (ré)imaginer la destinée de notre pays dans cette utopie, agir et construire de nouvelles institutions pour sauver la nation de sa désorientation, il n’y a rien de plus beau, de plus grand et de plus splendide comme solutions du futur face à toutes les crises qui divisent, fragilisent et avilissent notre pays aujourd’hui.

La dictature de Mobutu et le nationalisme congolais authentique

Mobutu avait compris la place de Lumumba dans notre histoire, dans toute notre Histoire. Il a toujours rêvé de se hisser à la hauteur de ce Grand congolais dans l’histoire de notre nation, dans toute l’Histoire de notre destinée. Il a toujours imaginé qu’il pouvait récupérer la gloire de  Lumumba, instrumentaliser ses intuitions idéologiques et en faire le limon de sa propre gloire dans l’imaginaire de notre peuple. C’est dans cette perspective qu’il a repris à son compte la nationalisme comme perspective de pensée et qu’il a été conduit à lui imprimer sa propre marque, avec tout son éclatant génie de la dissimulation, de la théâtralisation, du mensonge et de la manipulation, dont il avait le secret, pour faire du mobutisme la concrétisation nationale du génie lumumbien.

Sa force fut avant tout de donner au nationalisme de Lumumba une tournure de nationalisme congolais authentique mobutiste.

De quoi s’agissait-il ? De faire croire que le nationalisme congolais authentique consistait à n’être ni à gauche, ni à droite, ni même au centre, selon les catégories de la politique occidentale. Il fallait devenir des Congolais, avec nos propres catégories politiques, nos propres orientations idéologiques et nos propres vérités vitales.

La manœuvre était habile. En utilisant le mot de nationalisme dont le souffle que lui avait donné Lumumba concernait les valeurs, les mythes et les choix d’existence face à l’avenir, Mobutu centrait tout sur la politique, l’économie et la culture comme réalité concrète d’affirmation de l’identité congolaise. Il concrétisait la vision de Lumumba dans des champs fascinants pour le peuple. Il innovait en quittant les sphères des paroles pour atterrir dans l’action. Il inventa ainsi une nouvelle ligne de vision nationaliste des réalités à partir de l’être congolais, dont il n’évoquait d’ailleurs que des éléments folkloriques pour exalter l’unicité du pouvoir (le Chef), l’unité du territoire (le pays) et l’unité idéologique (le mobutisme).

La réussite fut fulgurante pendant un temps et le nationalisme congolais authentique prit naissance. Il est, aujourd’hui encore, l’héritage le plus solide de Mobutu dans notre pays : il a créé chez les Congolais la conscience d’être un seul peuple, la volonté de conserver cet acquis et le refus de tout qui ce va dans le sens de la balkanisation du territoire national et du grand imaginaire congolais, malgré les conflits tribaux qui fragmentent concrètement notre nation sans pourtant en faire éclater la vérité de l’unité profonde héritée de Lumumba.

Chez le président-Léopard, le nationalisme est devenu un lien émotionnel et vital avec une terre des ancêtres, avec une manière autocratique d’exercer le pouvoir politique et avec une certaine idée, pour chaque Congolaise et chaque Congolaise, d’être authentiquement fils et fille de cette terre et de son monarque.

Sur ce socle, Mobutu a su faire ce qu’il savait faire avec maestria : utiliser la dissimulation,  le mensonge et la manipulation pour solidifier sa dictature. Il fit croire à son peuple qu’il ne voulait être ni à gauche ni à droite, ni même au centre, alors qu’il ne savait même pas ce que cela signifiait que d’être de gauche, de droite ou du centre à l’échelle politique, économique et culturelle. La prestidigitation fut fabuleuse. Nous crûmes au Congo qu’il nous conduisait quelque part alors qu’il errait dans un flou idéologique où son idée de la politique authentique n’était que l’art de faire illusion autour des valeurs africaines mal digérées.  Nous crûmes qu’il avait la stature d’un sauveur alors qu’il n’était qu’un dictateur enfermé dans les enjeux de la guerre froide. Il avait de l’économie une idée archaïque, enracinée dans l’esprit de la chasse et de la cueillette, qui ne pouvait s’inscrire ni dans la compétition capitaliste libérale, ni dans la planification de type socialiste ou communiste, ni dans cette sphère politique molle et instable qui s’appelle le Centre. Sa culture de l’authenticité congolaise devint ainsi une farce grotesque où la référence à Lumumba perdit toute pertinence pour laisser la place au nationalisme dérisoire d’un Mobutu en panne d’idées et d’actions, abreuvé dans son délire politique par sur une authenticité  totalement creuse.

Tous ceux qui avaient cru en l’ordre du mobutisme et en son sens de l’unification du pays virent d’année en année Mobutu détruire lui-même tout ce qu’il avait construit en termes d’unité profonde du tissu social et idéologique congolais. A travers une constante manipulation des tribus les unes contre les autres après les avoir pourtant unifiées, à travers une gouvernance erratique et une gestion calamiteuse de l’économie nationale selon la ligne d’une authenticité verbeuse, Mobutu cassa les ressorts du nationalisme congolais authentique.

A sa mort, très peu de personnes se souvenaient encore que le président que le mouvement de l’AFDL avait chassé du pouvoir était celui en qui le peuple congolais, avait vu, trois décennies plus tôt, l’homme providentiel : le Messie dont l’action avait réunifié le Congo, créé une forte conscience nationale et édifié la philosophie de l’authenticité comme idéologie pour donner un corps et une substance aux grands rêves de Lumumba.

Malgré l’échec de Mobutu, il est impératif aujourd’hui de repenser les intuitions qu’il avait dévoyées et vidées de leur sens. Cela passe par une « revisitation », comme on dit au Congo aujourd’hui, de grandes significations de ce qui aurait pu être un grand héritage politique et idéologique, si le mobutisme en tant que pratique politique, économique et culturelle ne l’avait trahi. Notamment :

  • Le nationalisme comme conscience de l’unité profonde de notre pays : une unité qui n’est pas liée au simple sort historique ni à un destin aveugle, mais à la volonté, mûrement conduite, de construire une destinée commune dans un vivre-ensemble tourné vers l’avenir.
  • La vision nouvelle de notre pays comme communauté des citoyens déterminés à se nourrir de mêmes valeurs, de mêmes mythes et de mêmes dynamiques de sens dans la ferveur d’une même foi dans une force unificatrice qui serait notre âme, comme aurait dit Renan.
  • La décision d’enseigner cette âme de génération en génération, loin de toutes les manipulations et de tous les mensonges funestes comme ceux que le mobutisme a imprimés à notre histoire.

Sous cet angle, le nationalisme congolais authentique devra être (re)capturé comme une structure anthropologique fondamentale de notre imaginaire, pour nous orienter dans le monde d’aujourd’hui et dans celui du futur.  

 L’héritage du nationalisme congolais à l’ère des Kabila, père et fils

C’est pour n’avoir pas compris cette nécessité de lier Lumumba et Mobutu dans un même imaginaire de la reconstruction du Congo, dans leurs forces plus que dans leurs erreurs, que Laurent-Désiré Kabila se fourvoya complètement et manqua l’opportunité de construire le nationalisme qu’il avait pourtant en vue quand il créa son slogan fétiche : Ne jamais trahir le Congo.

Au lieu de conjoindre Mobutu et Lumumba dans une seule dynamique d’invention du Congo nouveau, il crut bien faire en les séparant comme on sépare le bon grain de l’ivraie, le jour de la nuit et la lumière des ténèbres, opération impossible du point de vue d’une bonne connaissance de la réalité humaine et de la complexité de l’existence.

Il se rattacha idéologiquement à Lumumba mais de manière purement incantatoire, de même qu’il rompit avec le mobutisme de façon purement superficielle. En profondeur, il s’inscrivit dans la dynamique dictatoriale de Mobutu et tourna le dos aux idées fondamentales de Lumumba auxquelles il se référait pourtant dans une rhétorique étincelante. Son nationalisme fut ainsi un nationalisme ambigu. Fondé sur l’alliance avec des armées étrangères et sur la rupture de cette alliance plus tard, il suscitait à l’intérieur du Congo beaucoup de doutes et de suspicions de la part des forces du changement. D’où la difficulté que le nouveau Président eut à distinguer nationalisme et nationalité. Sous son règne, c’est la question de la nationalité qui remplaça les exigences du nationalisme. Il réduisit celui-ci à une question de sol et de sang. Il força tous ceux qui ne pouvaient pas s’arroger ce droit de sol et de sang à se mettre hors de tout nationalisme fondé sur le choix de cœur et d’esprit, sur les valeurs citoyennes partagées et sur la même volonté de construire la grandeur du pays.

Ses partisans ont défendu cette option en parlant du nationalisme stratégique fondé sur la pureté et du sol congolais, mettant ainsi hors circuit beaucoup de nos compatriotes qui ont fait le choix d’être congolais à partir d’une trajectoire de vie riche en drames, en quête de nouvelle vie et en constructions de nouveaux espoirs. On a vu surgir alors deux types de nationalismes : celui de ceux qui se prétendent Congolais de souche et celui de ceux qui savent qu’ils sont Congolais de cœur et d’esprit, par choix rationnel et par volonté d’appartenir à une nation dont ils partagent désormais la destinée à construire.

La Troisième République sous Joseph Kabila joue la même musique du nationalisme stratégique sur base de la nationalité ambiguë. Avec à la clé le retour des identités tribales de plus en plus destructrices de l’unité nationale.

La vocation de nouvelles générations congolaises, c’est de clarifier la réalité en refusant l’ambiguïté d’un nationalisme qui divise les Congolais au lieu de les unir en une même volonté de construire un avenir commun. Un avenir ouvert à tous ceux qui veulent partager nos valeurs, nos mythes et nos rêves de grandeur et de liberté ; à tous ceux qui veulent habiter notre territoire et enrichir son génie créateur ; à tous ceux qui veulent donner à notre pays la fécondité de leur conscience. Tous ceux là doivent assumer l’énergétique d’un nationalisme d’invention du Congo nouveau, hors de toutes les erreurs idéologiques et de toutes les pratiques de destruction de notre pays dans son rêve de grandeur au cœur du monde actuel.

Nous devons construire ce nationalisme sur la base de toutes les richesses de notre trajectoire vitale depuis l’indépendance et sur la force de notre volonté d’entrer glorieusement dans l’Histoire comme peuple de la liberté triomphante, de la joie de vivre et du bonheur qui enrichit toute l’Afrique et toute l’humanité.   

Kä Mana

Directeur de recherche à Pole Institute

goma, le 24/10/2016

Lundi, octobre 17, 2016 - 11:08

Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas idée de ce que fut au Zaïre de Mobutu la dynamique que l’on désignait du beau nom de Révolution-Comparaison. A force d’être confrontés à une situation de crise politique permanente,  d’obstruction de tous horizons économiques pour des emplois sûrs et de toute force morale pour penser l’avenir avec optimisme et confiance, ils croient que notre pays a toujours été ce qu’il est maintenant dans ses blocages et son chaos. Ils pensent que l’image de notre nation dans le monde a toujours été celle d’une société incapable de résoudre ses problèmes de fond et inapte à maîtriser les grands enjeux du présent et de l’avenir.

J’aimerais dire ici à ces jeunes générations que notre destin n’a pas toujours été celui qu’ils connaissent. Il fut un temps où le peuple congolais fut un peuple d’espérances fertiles : avec une ardente foi en lui-même et un fervent attachement à son potentiel de transformation de toute l’Afrique. Nous vivions sous la houlette d’un leadership ambitieux et dynamique, dans un mental de fer qui avait fait de notre pays une grande nation : le pays de toutes les possibilités de grandeur, de dignité et de liberté. Nous rêvions d’être le Zaïre engagé dans une gouvernance démocratique, porté par des ambitions de modernisation de ses infrastructures, soucieux de construire des institutions solides dont il respecte les normes et désireux d’être le fer de lance d’une dynamique scientifique et technologique dans un monde où il compterait comme une terre  de grands espoirs.

Ce temps-là était celui de la Révolution-Comparaison : une sorte d’âge d’or où notre nation brillait de toutes  les splendeurs d’une société qui avait tout en elle pour réussir une grande destinée dans le monde.

Un esprit dont l’inintelligence des leaders brisa les ailes

C’était quoi la Révolution-Comparaison ? Un moment fulgurant d’une révélation : celle de l’essence et de la vocation de notre pays en Afrique et dans le monde. C’était au début des années 1970. Mobutu était au pouvoir depuis cinq ans. Ce que l’on appelle aujourd’hui la communauté internationale l’avait placé à la tête de l’Etat et voulait faire de lui le fer de lance de la lutte contre le communisme pendant la guerre froide. Il était l’ami de l’Occident et le rempart contre l’Est et son idéologie. On avait fabriqué en lui la figure de la dictature heureuse dont l’Afrique devait s’accommoder. Le peuple l’aimait et l’adulait sans avoir aucune idée du projet pour lequel il était formaté. Comme il avait en lui l’art de la mise en scène de lui-même et un don inné d’acteur de théâtre, il théâtralisa son pouvoir dans un cinéma politique de grande ferveur et finit par croire qu’il était vraiment l’incarnation réelle du rôle qu’il devait jouer : l’homme providentiel doté d’un immense pouvoir de Messie.

C’est là qu’il inventa la Révolution-Comparaison comme principe de la politique imaginative et de l’économie créative. Cela consistait à gouverner et gérer le pays en exaltant son diorama d’harmoniques de supériorité par rapport à tous les autres pays d’Afrique, réalisations concrètes à l’appui.

 Aucune nation africaine ne devait être au-dessus du Zaïre. Le Président zaïrois rêvait d’être le plus grand leader du continent. Ses réalisations devraient être, comparativement à celles d’autres pays, les plus prestigieuses et les plus retentissantes. Sa diplomatie devait rayonner comme le soleil de la grandeur. Sa monnaie, il déclarait lui-même qu’elle était la deuxième du monde, après le dollar, avec pour perspective de dépasser vite la monnaie américaine pour la gloire mondiale du pays du grand fleuve. Le cuivre se vendait bien et à un taux fort élevé. L’argent coulait. Le Chef pouvait se permettre de lancer des projets pharaoniques comme le barrage d’Inga, la sidérurgie de Maluku, la raffinerie du Bas-Congo et même le programme spatial zaïrois pour conquérir l’univers. Le Grand Léopard organisa le combat du siècle entre Mohamed Ali et George Forman, pour célébrer sa puissance aux yeux de toutes les nations. Il organisa même un tournoi mondial de catch en plein Kinshasa et fit un retentissant discours aux Nations Unies pour impressionner les Grandes Puissances de la planète et fasciner les petits pays qu’il rêvait de mettre en orbite autour de son propre centre. Le Zaïre, il le voyait comme le nombril de la planète et la terre bénie des Ancêtres. Mobutu inventa aussi la culture de la joie de vivre : une énergétique populaire des chants et des danses pour le Chef et pour le peuple lui-même qui baignait dans le bonheur d’être zaïrois. Ce fut là le cœur de la Révolution-Comparaison : une imagination politique débordante et une économie de puissance et de permanente allégresse dans un pays inondé par la bière et le champagne. Il fallait vivre heureux, il fallait en mettre plein la vue aux voisins et à tous les pays, il fallait imposer l’image de la nation glorieuse où coulent le lait et le miel, dans une mythologie aux harmoniques resplendissantes et aux rythmiques de grandes espérances pour tout le continent africain.

Tout cela, les Zaïrois l’ont vécu comme dans un bulle de rêve, en oubliant qu’on ne peut pas vivre éternellement dans un tel rêve sans qu’un jour ou l’autre le réveil soit rude et brutal. Ils ont surtout oublié que tout rêve est une révélation et qu’il est important d’en saisir et d’en comprendre le sens, si l’on veut le relier à la réalité et s’engager dans la construction de l’avenir à partir de ce sens. Il manqua au pays un génie de l’intelligence et de l’interprétation forte du grand rêve, qui aurait pu dire au Grand Léopard Mobutu qu’il y a toujours dans la vie d’une nation l’alternance des cycles d’abondance et des cycles de disette. Il manqua un visionnaire capable de faire de l’ère de l’abondance un temps opportun pour penser l’avenir et le regarder avec esprit de clairvoyance et d’anticipation des temps durs qui ne manquent jamais d’arriver, en politique comme en économie.

Le souffle des temps fastes fut brisé par les crises économiques et financières mondiales qui dévoilèrent au Zaïre l’inintelligence de la gestion de ses richesses et l’étroitesse de sa perception de la géopolitique de la guerre froide dont les ressorts, un jour ou l’autre, devait se briser. A la politique imaginative et à l’économie créative succédèrent le Zaïre de l’imbécillité politique et de la gouvernance chaotique d’où la République Démocratique d’aujourd’hui n’est pas encore sortie.

De cette période, l’essentiel n’est pas dans les rêves vécus et dans le bonheur éprouvé. L’essentiel est dans la conscience que le Zaïre devait construire pour son rôle de moteur du développement de l’Afrique et du cœur de l’émergence du continent dans le monde, grâce au souffle de la Révolution-Comparaison. Si nous avions eu cette conscience dans notre leadership politique et économique, nous aurions construit une culture d’ouverture à l’avenir dans un esprit d’anticipation des années dures et de préparation des périodes de crise grâce à des modes de pensée et d’action dignes d’une nation intelligente.

Nous n’eûmes pas cette sagesse et cette perspicacité de nations fortes. La Révolution-Comparaison s’éteignit comme un feu de paille dont Mobutu emporta les beaux souvenirs en enfer où certains Congolais l’ont précipité afin qu’il y grille pour ses crimes, au purgatoire où certains autres Congolais l’ont envoyé pour qu’il y expie ses péchés, ou même au ciel où certains humoristes et certains compatriotes de la grande miséricorde l’ont confié à Dieu, en pardonnant tout le mal qu’il avait commis, cela au nom des temps fastes qu’il fit vivre à son pays, notamment le temps de la Révolution-Comparaison.

Pour une nouvelle Révolution-Comparaison

Quand on tourne les yeux vers l’avenir du Congo sans se laisser aveugler par les ténèbres des années de dictature mobutiste, il arrive que s’éveille dans l’homme congolais une lucidité nouvelle pour recueillir les héritages grâce auxquels le pays reste encore debout pour affirmer le courage de croire en l’avenir.

L’un des plus beaux de ces héritages, c’est l’idée même de la Révolution-Comparaison telle qu’il faut aujourd’hui la repenser, la revitaliser et en relancer la flamme dans l’imaginaire congolais.

Avant tout, il faut prendre conscience de la dérive de la première Révolution-Comparaison. Cette dérive était due au fait que celui qui voulut l’incarner est resté dans son être une petite fabrication politique de ses maîtres d’Occident, malgré les apparences gonflées et les postures de grandeur qu’il prenait devant son peuple. En plus, il n’avait aucune éthique du dévouement face aux intérêts de son peuple qu’il trahit de fond en comble en se mettant au service des enjeux de la guerre froide, cette opportunité qui le fit demeurer au pouvoir pendant 32 ans. En plus, il y avait en lui une impréparation et une incompétence politiques qu’il ne put jamais juguler, de même qu’il ne put jamais sortir de la légèreté de sa personnalité dans la vie de tous les jours. Avec ces pathologies, il a inventé une classe politique qui lui ressemblait et faisait de la Révolution-Comparaison une mauvaise pièce de théâtre sans concrétisation en termes de construction d’un pays moderne et d’une nation dont le peuple pouvait vivre conformément aux valeurs d’humanité véritable. Aujourd’hui, notre pays a besoin d’une autre Révolution-Comparaison : elle partirait de la décision des Congolaises et des Congolais à vivre et à projeter dans leur avenir leur propre sens de la grandeur concrète, autour des valeurs citoyennes et dans des initiatives de promotion d’une politique imaginative et d’une économie créative. De ce peuple jaillira une nouvelle classe politique au service de la nation, une classe décidée à atteindre une haute dimension de personnalité et de gouvernance en vue de construire un Congo qui tienne debout dans la comparaison avec les autres nations, dans tous les domaines. Plus encore que de tenir le coup dans la comparaison avec les autres, il s’agit de rejoindre le peloton de tête des nations africaines émergentes et même de devenir tout simplement la locomotive de l’Afrique dans le monde. Cette perspective dépend des décisions et des choix que chaque Congolaise et chaque Congolais est appelé à faire pour être une citoyenne et un citoyen de la nouvelle Révolution-Comparaison.

Ensuite, il faut dire que ce qui manqua à Mobutu et à sa classe dirigeante, ce fut une méthode d’action digne d’une vraie Révolution-Comparaison. Quand on veut se hisser au sommet des nations en matière de politique imaginative et d’économie créative, il est important d’être attentif aux paramètres essentiels de la puissance. Notamment :

  • Les paramètres du développement humain dont on peut mesurer chaque année l’évolution dans chaque pays en matière d’éducation, de santé, d’infrastructures et de bonheur d’être et de vivre chez soi, sur la terre de ses ancêtres.
  • La force scientifique et la puissance technologique qui se calculent par le nombre de chercheurs et le niveau des moyens financiers et matériels alloués aux centres et instituts de recherche dans le budget de l’Etat.
  • Le soin accordé dans la gouvernance globale du pays aux libertés et aux droits individuels et communautaires.
  • Les utopies exaltées face à l’avenir pour féconder l’esprit des populations dans leur volonté de devenir le meilleur de tous les peuples dans le concert des génies créateurs.
  • Les actions pour concrétiser ces utopies afin qu’émerge un autre monde possible dont les normes puissent rayonner autant dans son propre pays que dans les autres nations.

Mobutu n’avait aucune idée de ces rationalités, de ces valeurs et de ces dynamiques de sens qui sont le cœur de la méthode pour une révolution fondamentale dans un pays comme celui qu’il a gouverné pendant 32 ans. Aujourd’hui, le Congo de la Nouvelle Révolution-Comparaison doit se construire cette méthode et la réussir. C’est la mission des générations actuelles et des générations futures.

Enfin, il faut savoir que la force de la Révolution-Comparaison au Zaïre était d’avoir impulsé un imaginaire congolais spécifique : chaque Congolais, chaque Congolaise avait acquis la conviction que son mental ne devait pas être le mental d’une petite personnalité de pacotille, mais d’un habitant qui doit, comme dirait Théophile Obenga, réveiller le colosse qui est en lui pour s’affirmer comme citoyen dans son pays et personnalité libre partout dans le monde. J’ai été témoin de cet imaginaire au Congo même et plus tard à l’étranger. Partout rayonnait la fierté d’être congolais, avec une certaine prestance, un regard fier et aigu, une volonté de réussir et de s’affirmer pour se faire respecter. A un certain moment, avec le chaos où le pays a été plongé au cours des dernières décennies, l’imaginaire de la détermination et de la prestance congolaise s’est fracassé. Nous avons commencé une descente aux enfers de la dévalorisation de nous-mêmes et du dénigrement de notre propre nation. Il faut dire que tout s’effritait sous les yeux de tous et que la sphère politique était devenue sans vertèbres éthiques ni cerveau de première grandeur. De même, l’économie était plongée dans le gouffre du vol, du mensonge, du détournement de fonds et de l’impossibilité de voir des industriels et des grands hommes d’affaires congolais s’affirmer avec énergie et fermeté dans le monde d’aujourd’hui. L’heure est venue de reprendre force dans notre imaginaire de colosse pour un Congo nouveau.

Cela exige que notre Révolution-Comparaison se centre sur une réorientation de notre regard vers des pays africains qui représentent aujourd’hui un modèle d’émergence et que nous visions à les dépasser par une nouvelle politique que mèneraient de nouveaux leaders politiques différents de ceux qui se donnent en spectacle actuellement, incapables de respecter leur parole d’homme, les lois de leurs pays, les institutions qu’ils ont créées et les exigences pour construire l’avenir et les valeurs pour se respecter eux-mêmes et se faire respecter dans le monde.

De même, l’état déplorable de délabrement et de chaos où se trouve notre nation exige l’émergence des hommes d’affaires et des agents financiers qui aient l’ambition de s’imposer dans l’économie mondiale par leur sens éveillé de la compétition économique, sans aucun complexe d’infériorité ni aucune peur de batailles pour gagner les marchés partout où cela est possible.

Une telle idée de la politique, une telle idée de l’économie engage une nouvelle culture : celle de la Révolution-Comparaison justement. Elle signifie :

  • Penser et être de telle manière que le souci du respect de soi et du respect de son pays soit la ligne directrice de la vision que le fait d’être congolais fait rayonner dans le monde.
  • Vivre et agir de telle manière que chaque geste que l’on pose puisse être un geste de valorisation du génie congolais de la grandeur et du rayonnement du Congo dans le monde, dans tous les domaines.
  • Rêver et imaginer l’avenir du Congo selon l’ordre du colosse qu’il y a dans chaque Congolaise et de chaque congolais.

S’il y a une éthique à enseigner partout dans le système éducatif congolais, c’est bien cette énergie vitale pour faire du Congo le phare de l’humanité qu’il faut viser, ni plus ni moins, dans la nouvelle Révolution-Comparaison à penser, à rêver et à vivre.

Kä Mana

Directeur de recherche à Pole Institute

le 17/10/2016

Mardi, octobre 4, 2016 - 12:38

1. Introduction : la région des Grands Lacs : un concept, plusieurs réalités

En décembre 2015, lors d’une mission préparatoire à Kinshasa en vue de la préparation du Forum régional des parties prenantes au Programme régional de Dialogue transfrontalier pour la Consolidation de la Paix dans la région des Grands Lacs, un de nos interlocuteurs au ministère congolais de l’Intérieur nous demanda, à brûle-pourpoint : « Pour vous, c’est quoi la région des Grands Lacs ? ». Après l’effet de surprise, un membre de notre délégation répondit que, dans le cadre de notre Programme, ce concept recouvrait le Burundi, la RDC et le Rwanda, 3 pays qui partageaient un n passé récent fait de violences et qui devraient construire ensemble un futur de paix, en commençant par rétablir les passerelles de dialogue qui avaient été mises à mal les deux décennies précédentes. Cette réponse nous valut presque d’être éconduit du bureau de l’officiel congolais ; il se limita à nous donner une véritable leçon. Pour lui - et pour les bien-pensants- cette région comprenait les pays membres de la CIRGL, et non ceux de la CEPGL !

En lisant le texte du Cadre stratégique pour la région des Grands Lacs, j’ai compris que l’épicentre  du conflit dans cette région est la frontière orientale de la RDC qui la sépare de ses voisins du Burundi, de l’Ouganda, de la République Unie de Tanzanie et du Rwanda. C’en est bien l’épicentre mais non la zone exclusive pour deux raisons principales. La première est que les développements intérieurs aux Etats ont un impact aux niveaux transfrontalier et régional ; ainsi les récents affrontements entre la milice du chef coutumier Kamuina  Nsapu au Kasaï central (au centre de la RDC) pourraient voir leur onde de choc s’étendre jusqu’à la capitale Kinshasa et se répandre par la suite sur le reste du territoire. La seconde est que cette frontière est extinguible ; ainsi la milice qui polarise les attentions  aujourd’hui à l’est de la RDC est celles des ex-gardes de Riek Machar, arrivés en RDC en septembre 2016, reléguant les plus de 70 autres qui écument cette partie du pays au second plan. C’est même actuellement le seul facteur d’union entre toutes les parties qui sont opposées pour toiut le reste en RDC.

Ma présentation va porter successivement sur  1) les derniers développements sécuritaires  dans les pays de la région en me focalisant sur les groupes armés, 3) les dynamiques transfrontalières et 4) les avancées et les opportunités.

2. Situation sécuritaire dans la sous-région

La partie orientale de la RDC, notamment les provinces de l’ex-Kivu, l’Ituri dans l’ex-province Orientale et le Tanganyika dans l’ex-Katanga continue  à être sous l’emprise des groupes armés, au grand dam des populations qui assistent, impuissantes, à ce qu’elles considèrent comme leur abandon par l’Etat congolais (qui a les yeux ailleurs) et une Communauté internationale (apparemment dépassée par les attentes qu’elle suscite).

La défaite du Mouvement du 23 mars (M23) le 5 novembre 2013 grâce à l’intervention décisive de la Brigade d’intervention de la MONUSCO, après près de deux ans d’occupation d’une partie du territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu, avait pourtant suscité un immense espoir. Espoir d’autant plus légitime que le discours d’alors était qu’après la rébellion du M23, c’était au tour des autres groupes armés de subir le feu combiné des forces gouvernementales de la RDC (FARDC) et de la Brigade de la MONUSCO. Le plus en vue, en ordre d’importance et d’occupation territoriale, était le groupe armé des FDLR. Aujourd’hui, trois ans plus tard, le bilan est plus que mitigé.  Les difficiles relations entre l’Etat congolais et la MONUSCO ont empêché de véritables opérations coordonnées. Face à cette situation, entre des FARDC limitées dans leurs capacités opérationnelles et des forces onusiennes muselées par leur mandat, les groupes ont continué à proliférer et les populations ont subi des massacres à grande échelle, dont les plus retentissants sont ceux perpétrés dans la zone de Beni (ville et territoire), qui ont dépassé à ce jour les 1000 morts selon certaines sources, la plupart tués à l’arme blanche. Les plus récents datent du 27 septembre, lorsque deux camions ont été interceptés sur la route Beni- Kasindi et incendiés, 3 civils, 2 éléments des FARDC et 2 assaillants présumés ADF tués.

  • Les massacres de Beni : l’ADF, coupable idéal ?

Ces massacres sont perpétrés de nuit comme de jour, souvent en marge du passage d’une haute autorité étatique. Lors du dernier passage de Joseph Kabila, le Président de la RDC, Ainsi plus de 50 personnes  ont été assassinées dans la zone la nuit du 13 août 2016. C’était le pire massacre, après le déclenchement du phénomène en 2014. A cette occasion, trois jours de deuil national ont été décrétés au niveau national. Dans la foulée, une cour militaire exceptionnelle a entrepris de juger les présumés auteurs de ces massacres dont la plupart seraient originaires de la région (Ougandais, Tanzaniens, Congolais). Alors que l’identité des tueurs a toujours constitué un épais mystère,  certains analystes proposant des pistes multiples et complexes (cf. Jason Stearns, Qui sont les tueurs de Beni ?), l’Etat congolais privilégie la piste des miliciens ougandais des Allied Democratic Forces (ADF) qui seraient des Djihadistes alliés à d’autres branches de cette mouvance islamiste comme El Shebbab en Somalie.

Réduire le spectre des éventuels auteurs des massacres aux seuls Shebbab, en écartant toutes les autres pistes est une option qui pourrait empêcher que la vérité soit connue et que les sanctions soient prises pour mette un terme à l’impunité. Des crimes de cette ampleur ne peuvent pas se commettre sans l’implication, à certains niveaux, des élites locales, y compris au sein des forces de sécurité qui se livrent parfois à des compétitions impitoyables, comme cela a été partiellement révélé par le procès des assassins du colonel Mamadou Ndala en octobre 2014. Déjà à l’époque, le lieutenant-colonel Birocho Nzanzu avait été notamment reconnu coupable de « trahison » et de « complicité avec un mouvement terroriste. » pour avoir  joué l’intermédiaire entre les rebelles ougandais des ADF et l’armée congolaise pour organiser l’embuscade qui a coûté la vie à Mamadou Ndala. Mais dans l’état actuel de la Justice congolaise, une enquête dans cet environnement très complexe relève de la gageure ; il faudrait une grande implication de la Communauté internationale pour relever ce défi, en alliant la stratégie militaire (la traque des ADF) à l’administration de la justice. La société civile du territoire en appelle actuellement à la CPI et aux autres mécanismes internationaux pour faire la lumière sur cette hécatombe.

  • Les FDLR : toujours actifs sur le terrain

La milice rwandaise  des FDLR était censée être la cible de la coalition FARDC-FIB de la MONUSCO, juste après le M23. Certes des opérations ont été entreprises, sans grande conviction ni résultats probants, jusqu’à la reprise des opérations conjointes FARDC-FIB en mai 2016 dans le cadre de l’opération  militaire Sokola 2. Des familles ont été rapatriées mais plusieurs autres ex-combattants qui ont désarmé volontairement traînent encore dans des camps de transit à Kisangani (camp Général Bahuma) et à Kanyabayonga. Le séjour prolongé de ces éléments et leurs familles dans ces camps est source de tensions au sein des campos mêmes et avec les populations congolaises, qui estiment que les miliciens devraient être reconduits au Rwanda au lieu d’être tout le temps poussés vers l’intérieur de la RDC.

Sur le plan politique, la rébellion rwandaise a connu une scission début juin 2016, avec la création d’une aile moins radicale, le Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), sous la houlette du colonel Wilson Irategeka, et ex-vice-président de cette milice. Cette nouvelle aile, accusée d’être manipulée par la Communauté internationale « et pire, par le Rwanda », souhaiterait se démarquer de l’ombre tutélaire du général Mudacumura, recherché pour crimes contre l’humanité. Elle est également favorable à l’identification biométrique, à laquelle s’oppose fermement le général Victor Byirigiro, le président des FDLR. Quel effet cette scission auta-t-il sur le mouvement rebelle ? Il est encore tôt pour le savoir.

Ce qui est sûr est que  les miliciens rwandais sont toujours actifs à l’Est de la RDC où ils  opèrent en petits groupes dans les territoires de Rutshuru, Lubero, Nyiragongo et Walikale (Nord –Kivu) et dans les territoires de Uvira, Mwenga et Fizi (Sud-Kivu). Leurs effectifs sont évalués entre 1000 et 1200 combattants, ce qui en fait le groupe de loin le plus important.

  • Le FNL burundais

Le Front National de Libération / Nzabampema constitue un groupe plutôt marginal de plus ou moins 200 éléments. Ils sont beaucoup plus impliqués dans le vol de bétail et les raids transfrontaliers à partir de leur base dans la plaine de la Ruzizi. Mais avec l’évolution politique et sécuritaire au Burundi, son pays d’origine, le FNL pourrait vite constituer un élément important dans la violence transfrontalière, seule ou en alliance avec d’autres acteurs internes à ce pays.

  •  Les rebelles de Riek Machar : le syndrome FDLR

A la mi-août 2016, Riek Marchar, l’ex-vice-président du Soudan, sa famille et une partie de son armée fuite vers la RDC voisine et sont pris en charge « pour des raisons humanitaires » par la MONUSCO sur le sol congolais. L’ancien vice-président sera par la suite évacué vers Addis-Abeba, avant de se réfugier au Soudan, d’où il est en train d’appeler à la mobilisation de ses adeptes à la mobilisation  pour lutter contre son vieil ennemi, le président Sarva Kiir.

Entre-temps, plusieurs centaines d’éléments de son ancienne armée, qui l’avaient accompagné dans sa déroute, sont relocalisés discrètement par la MONUSCO (à la demande du gouvernement congolais, se justifiera-t-elle sur le tard) de l’ex-province Orientale, voisine du Soudan du Sud vers le camp de la MONUSCO de Munigi, en territoire de Nyiragongo, à peine à 15 kilomètres au nord de la ville de Goma. Lorsque le bruit de la présence de ces « hommes très noirs » est éventé, la mobilisation est spontanée et générale. La société civile de Nyiragongo manifeste pour exiger l’éloignement de ces rebelles de leur territoire « ailleurs en RDC »  dont les souvenirs du M23 sont encore vivaces. Les populations de Sake, à 27 kilomètres à l’ouest de Goma, où se trouve un autre camp de transit de la MONUSCO et de Walikale, près de 200 kilomètres plus loin, se mobilisent contre une éventuelle venue de ces rebelles sud-soudanais. Certains avaient en effet évoqué de redéployer les encombrants rebelles vers les vastes espaces de cet immense territoire. Le caucus de députés nationaux originaires du Nord-Kivu, les notabilités de la province, la LUCHA ont tous ajouté leurs voix au concert de ceux qui sont farouchement opposés à la présence de ces « réfugiés », et la MONUSCO se trouve seule dans l’embarras, clamant qu’elle ne fait que répondre aux demandes du gouvernement qui, pour la circonstance, ne dit absolument rien sur la question. q référence à l’entrée des réfugiés rwandais est omniprésente dans les discours, les Congolais ne veulent  plus revivre les conséquences de leur hospitalité de 1994.

  • Les groupes armés locaux

A part ces groupes transfrontaliers et/ ou régionaux – du moins dans leurs objectifs ou dans leurs origines, il subsiste toujours plusieurs dizaines de milices locales, la plupart à forte connotation ethnique mais qui n’ont souvent pas de revendication politique lisible ni d’idéologie cohérente. Ils se partagent l’espace du territoire et respectent scrupuleusement les frontières de leurs micro-Etats qu’ils administrent selon un modèle de prédation systématique, en prélevant des taxes « révolutionnaires », des « assurances-vie » et des péages divers sur les portions des routes qu’ils se partagent. Au Nord-Kivu, les plus connus sont l’APCLS  d’obédience Hunde du Général Janvier Karairi (Masisi), le Nduma Defence of Congo /NDC d’obédience Nyanga du Général Tabo Taberi alias Tcheka (Walikale), les Mai Mai de l’Union des patriotes congolais pour la paix  (UPCP) du général Kakule Sikuli Lafontaine.

L’émergence des Mai Mai Nyatura  d’obédience Hutu congolais a commencé à Masisi comme une réponse aux bergers Tutsi qui faisaient paître leurs bêtes dans des cultures des paysans Hutu sous la garde des rebelles du M23. La milice s’est par la suite consolidée, en faisant parfois des alliances avec les FDLR contre les autres milices dites « autochtones » comme l’APCLS à Masisi. Dans le territoire de Rutshuru, les Nyatura ont été utilisés en appui au FARDC contre le M23, et certaines notabilités Hutu sont soupçonnées de les utiliser pour leur positionnement politique au niveau provincial et national.

 Le 23  août 2016, les Nyatura et les APCLS ont signé un acte d’engagement pour la paix  qui prévoit l’arrêt des hostilités entre les deux groupes, la fin des kidnappings des humanitaires, la suppression des barrières pour permettre la libre circulation des personnes et de leurs biens et la réouverture de tous les postes de police dans les zones sous leur occupation.  En effet, plusieurs fois les deux milices rivales ont mutualisé leurs forces pour s’en prendre aux FARC et à la PNC ! Et le jeudi 8  septembre 2016, les Nyatura (rebaptisés « Groupe Sécurité active») ont remis à Mweso  24 armes aux FARDC qui, visiblement, n’étaient plus ne état de fonctionner. Une semaine plus tard,  le 16 septembre, l’APCLS remet 15 armes à Nyabiondo, comme gage de la volonté du groupe du Général Karairi Janvier de quitter la brousse.

Au Sud-Kivu, les Mai Mai Raia Mutomboki , créés en 2011 pour faire front face aux exactions des FDLR, constituent le groupe nominalement le plus influent, mais ils  se sont fragmentés en plusieurs ailes qui se disputent le contrôle des rares ressources disponibles dans leurs espaces.

D’autres petits groupes de racket et de kidnapping opèrent sur les routes, plus pour des raisons « économiques » que pour des revendications politiques ou identitaires. Les jeunes désœuvrés et dépourvus de toute perspective d’épanouissement se livrent ainsi à de petits braquages et à des enlèvements contre rançons, sans que l’Etat congolais ne trouve la parade à leurs exactions, alors qu’ils utilisent la téléphonie mobile pour exiger et encaisser leur butin.

3. Les dynamiques régionales

  • La ligne de tension sous -régionale  s’étend  vers l’Akanyaru

 Depuis la réélection du président Pierre Nkurunziza  pour un troisième mandat contesté par une frange importante de l’opposition et de la société civile burundaises suivie du  coup d’Etat manqué du colonel Niyombare et d’une vague importante de manifestations et de répressions (surtout dans la capitale Bujumbura), les relations entre le Burundi et son voisin du nord, le Rwanda, n’ont cessé de se détériorer. Le Burundi a tout de suite accusé son voisin d’entretenir et d’armer une rébellion afin de déstabiliser son pouvoir, en recrutant parmi les milliers de réfugiés burundais qui ont posé leurs nattes au Rwanda. L’escalade verbale, menée par des médias interposés, a fait par la suite place à des attaques plus virulentes de la part du gouvernement burundais, qui a organisé (ou toléré l’organisation) des manifestations où des propos hostiles au régime de Kigali et à son président ont été proférés. Des mesures plus concrètes ont aussi été adoptées, comme l’interdiction aux Burundais de vendre leurs produits vivres de l’autre côté de la frontière, celle des vidéos en kinyarwanda dans les petits cinés de Bujumbura ou, plus symboliquement et économiquement inquiétante, début août 2016, interruption de la traversée des  bus des compagnies transfrontalières qui reliaient Bujumbura à Kigaliet vice-versa. Vers la fin du même mois, un responsable du CNDD-FDD a tenu des propos qui tendaient à remette en cause le génocide des Tutsi au Rwanda, en parlant de « montages génocidaires (…) mis au point contre le gouvernement hutu de Kigali ». Le 25 août, M. Adama Dieng, Conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU sur la prévention du génocide, s’est déclaré préoccupé par les déclarations de Pascal Nyabienda (président de l’Assemblée nationale et du CNDD-FDD), qu’il a qualifiées d’irresponsables, de par leur « potentiel d’enflammer les tensions ethniques, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières du Burundi ».

Côté rwandais, l’Etat semble avoir opté pour la stratégie de l’indifférence, à la limite du mépris face à toutes les provocations du voisin du sud, mais le président Kagame a déjà indiqué qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir.  Comme titrait un hebdomadaire panafricain de la fin août : « Burundi-Rwanda : A deux doigts du pire ».

  • Ouganda-RDC : ADF et …autres groupes

Les relations transfrontalières entre les deux pays sont relativement calmes, malgré la présence des éléments de l’ADF qui sont lourdement soupçonnés d’endeuiller la RDC et les fréquentes incursions des pêcheurs de part et d’autre des limites des eaux lacustres des lacs que se partagent les deux pays (Edouard et Albert ou Mobutu et Idi Amin Dada) faute de balises claires de délimitation.

Des allégations sont aussi faites régulièrement de la traversée des militaires ougandais de l’UPDF vers le territoire de Rutshuru où ils occuperaient la réserve des gorilles de Sarambwe (groupement de Binza). Début septembre 2016, la société civile de Binza a alerté  par rapport à ma présence dans cette réserve d’une unité de militaires ougandais dans cette réserve ainsi que des paysans qui exploiteraient 44 ha des champs congolais.

En ce début octobre 2016, le gouverneur du Nord –Kivu a remis au commandant de la JMV une note verbale  du Ministre congolais de la défense  afin de vérifier les allégations du gouvernement ougandais quant à l’existence d’un mouvement terroriste qui s’entraînerait à Nyaleke, dans le territoire de Beni, en vue d’attaquer l’Ouganda. Le commandant de la JMV a promis de ‘effectuer la mission en vue de rassurer les deux Chefs d’Etat.

Notons une avancée positive dans les relations transfrontalières : la réduction de 50% des frais du visa d’entrée en Ouganda pour les Congolais (de 100 à 50 USD)

  • Rwanda-RDC : la CHAN a allégé les frontières

Janvier-février  2016, le Rwanda organise la Coupe d’Afrique des Nations réservée aux joueurs évoluant sur le continent. La RDC y effectue un presque sans –faute, et finit championne d’Afrique, après avoir éliminé le pays hôte, le Rwanda, en quart de finale. Les supporters rwandais reportent spontanément leur appui à leurs voisins de la sous-région, qui se débarrassent des « lointains «  Maliens par 3-0. Au-delà de la victoire sportive, cette compétition a ouvert le Rwanda aux Congolais, qui s’y sont rendus nombreux des villes  frontalières de Goma (Nord-Kivu) et Bukavu (Sud-Kivu). A partir de la mi-février, la frontière qui était fermée sur décision des autorités congolaises de 18 h à 6h, est de nouveau rouverte jusqu’à 22h. « Pour remercier tous les enfants du Nord-Kivu qui ont soutenu les Léopards, le Chef de l’Etat n’a pas hésité de dire qu’à cette occasion, il est temps d’ouvrir les frontières pour que le climat de méfiance, le climat de doute, le climat d’hésitation qu’il  y avait entre nous et le Rwanda puissent cesser de dominer nos esprits, pour que les gens se sentent libres d’aller au Rwanda et de venir au Congo… » (Julien Paluku).

Courant b2015, une équipe mixte d’experts Rwandais et Congolais a procédé à l’identification des bornes frontières entre les deux pays, notamment pour identifier les lieux de séparation des villes de Goma et Gisenyi (villes jumelles ou siamoises ?) et entre le territoire de Nyiragongo et le district rwandais de Rubavu (accusations récurrentes et réciproques de traversée des militaires qui aboutissent parfois à des drames). « C’est un vrai signe de pacification, souligne-t-il dans une interview à la rédaction de TV5MONDE. Les deux capitales sont désormais prêtes à s’entendre sur l’usage de la frontière ». « En rendant la frontière visible, on supprime tout prétexte d’incursion pour telle ou telle force armée », poursuit Michel Foucher.

Dans cette zone stratégique qui fait le pont entre l’ouest et de l’est du continent, c’est aussi l’annonce d’une frontière normalisée facilitant les échanges. « C’est cela le but de l’opération : mettre fin au racket des douaniers, lutter contre la contrebande, encourager le commerce transfrontalier. Dès lors, analyse Michel Foucher, la frontière ne sera plus vécue comme une barrière mais deviendra une ressource pour les populations locales ».

4. Analyse des facteurs du conflit

  • Les facteurs récurrents : la trilogie  terre-pouvoir-identités dans les communautés

La terre constitue un enjeu économique important dans tous les pays de la sous-région où l’agriculture familiale est la principale source de revenus pour les individus, les ménages et les communautés. La perte ou l’aliénation d’une partie du patrimoine foncier conduit à l’amenuisement des recettes et à la pauvreté. C’est aussi un ressort identitaire important, dans la mesure où l’identité de l’individu et de la communauté correspond à l’appartenance – possession-  à un terroir, qui est géré par le détenteur du pouvoir « coutumier » en RDC par exemple.

Nombre de groupes armés ont ainsi émergé pour défendre les terres de la communauté contre les appétits supposés ou réels des envahisseurs ; les conflits violents dans le territoire de Masisi et ceux entre les communautés Nande (autochtones) et Hutu (allochtones) sont en réalité basées sur le contrôle des terres ou la relation à cette ressource. Les alertes à la violation des frontières par les armées des  certains pays  procèdent de la même logique. Ces conflits ont été résolus significativement par certains Etats comme le Rwanda qui ont mis en place des mécanismes volontaristes et rigoureux de gestion et de sécurisation des terres par le cadastre. En RDC, les législations foncières coutumières et modernes se chevauchent et les services étatiques du cadastre sont accusés de faire partie du problème et non de la solution.

La ruée de certaines hautes personnalités vers  l’économie foncière, par l’acquisition de vastes étendues de terres mal ou pas du tout mises en valeur à côté des paysans sans terre est un autre facteur de frustration des populations.

  • Un facteur aggravant : le contexte électoral

Le contexte électoral est devenu un facteur de forte conflictualité  dans la sous-région. Comme s’ils s’étaient passé le mot, tous les chefs d’Etat concernés par la limitation des mandats ont inventé des mécanismes de contourner cette contrainte constitutionnelle, à l’exception de la Tanzanie. Cet état de fait a des répercussions très néfastes à l’intérieur des pays où les manifestations de mécontentement sont réprimées sans ménagement par les forces de l’ordre comme  cela a été le cas dans la foulée de l’élection de Pierre Nkurunziza au Burundi. Cela peut aussi avoir un effet destructeur dans les relations transfrontalières, lorsqu’un état soupçonne son voisin de soutenir l’opposition à son régime, comme le climat qui caractérise aujourd’hui deux pays membres de deux organisations sous-régionales, la CEPGL et l’EAC, et même la CIRGL –le Rwanda et le Burundi- e qui doit impacter aussi le fonctionnement de ces organisations.

Le Rwanda a trouvé une formule qui n’a pas fait de vagues, à part quelques molles protestations au niveau international et les verrous ont sauté sans faire de bruit. En RDC, la tension est à son comble et bien malin serait celui qui dirait comment tout cela va se terminer. Un feuilleton de dialogue est en cours sous la facilitation d’Edem Kodjo, envoyé par l’UA. Après un mois, le dialogue souffre toujours de son manque criant d’inclusivité, la plupart des ténors de l’opposition ayant refusé d’y participer. Celle-ci tient mordicus à obtenir l’alternance dans les délais constitutionnels, c’est-à-dire au 19 décembre 2016. Pour siffler le « préavis », une marche de l’opposition a été organisée le 19 septembre, faisant plusieurs dizaines de morts et plusieurs sièges de partis politiques incendiés (ceux de la MP la journée, ceux de l’opposition la nuit). La CENI, quant à elle, fixe la date des scrutins à novembre 2018, ce qui risque de mettre de l’huile sur le feu ! Le Rassemblement de l’opposition et des forces acquises au changement projette d’organiser un conclave cette semaine, pour donner une contre-proposition au dialogue facilité par Edem Kodjo. Chaque acteur de cette scène rêve d’un scénario ou plus. La MP espère faire avaliser le « glissement » du mandat actuel de Joseph Kabila à travers le dialogue en cours qui déboucherait sur un gouvernement de large partage du pouvoir. Sinon, le plan B serait d’en découdre avec la rue et la faire taire par les armes. La rue, c’est justement l’arme à laquelle pense l’opposition radicale, dans un scénario à la burkinabé. Un scénario de tous les dangers, à la vie des événements des 19 et 20 septembre 2016. Dans ce combat de fauves, certains Congolais espèrent que la Communauté internationale finira bien par convaincre Joseph Kabila de se retirer calmement, au besoin en recourant à des sanctions ciblées comme les Américains ont commencé à le faire à l’encontre des Généraux impliqués dans la répression (Kanyama, Numbi et Amisi Kumba).

  • Un facteur transversal : une jeunesse sans perspectives

Les jeunes sont à la fois les principaux acteurs et les principales victimes des conflits dans la sous-région. En RDC, ils sont largement majoritaires dans les groupes armés et dans les « jeunesses » des hommes et des partis politiques. Ils sont étudiants, motards, cambistes, chômeurs, illettrés, semi-lettrés ou instruits, mais tous ont un point en commun ; ils n’ont aucune perspective que celle de se faire enrôler par les chefs miliciens ou les chefs des partis qui leur jettent quelques billets de francs congolais pour survivre un jour.

En cas des violences électorales, ils sont toujours aux avant-postes pour servir de chair à canon ou porter le feu chez ceux d’en face. Au Burundi, ils ont joué un rôle de premier plan dans la contestation et dans la répression.

5. Des fenêtres d’opportunités

Cependant, tout n’est pas que problème ; il y a des avancées mais nous devons rester en alerte parce que toutes ces avancées sont extrêmement fragiles. Je préfère évoquer certaines fenêtres d’opportunité qui sont ouvertes dans la région des Grands lacs.

  • Les dynamiques transfrontalières des jeunes

Il existe de plus en plus des mouvements transfrontaliers des jeunes entre les pays de la sous-région. Ce sont des mouvements basés sur des intérêts spécifiques comme le sport, le scoutisme ou les échanges thématiques sur la santé reproductive, des formations diverses (le plaidoyer, la facilitation, etc.)  Cas des associations Vision Jeunesse Nouvelle (Rubavu, Rwanda) et Association des Jeunes pour la Vie (AJV, Goma, RDC). Ces dynamiques ne sont généralement pas reconnues, ni tout simplement connues

 

  • Le petit commerce transfrontalier

 Même au plus fort des crises entre les Etats, le petit commerce a toujours fonctionné, quoique difficilement. Pour les populations transfrontalières, la frontière c’est une passerelle d’échanges et d’enrichissements ; ce sont les autorités qui la transforment en mur de séparation. Le rôle des femmes dans cette économie transfrontalière est important, il faut juste le valoriser, l’appuyer et le faciliter en allégeant les formalités et les taxes aux frontières. Entre les villes de Goma et Rubavu, de Bunagana (RDC) à Bunagana (Ouganda) et sur d’autres frontières, les personnes vivant avec handicap sont très actives dans le petit import-export qui contribue à leur propre valorisation en tant que personnes et à l’économie locale. Leurs associations devraient être identifiées et soutenues.

  • Les programmes de dialogue des OSC transfrontaliers

Dans un contexte de forte méfiance, fondée sur des années de conflictualité, le dialogue est un besoin, une nécessité et une urgence. Des programmes de dialogue transfrontalier existent dans la région, comme celui mis en œuvre par six organisations nationales du Burundi (CENAP), de la RDC (APC, RIO, CEJA et Pole)  et du Rwanda (NAR), en partenariat avec Interpeace. Ce Programme implique les membres des communautés, les preneurs des décisions à différents niveaux, les OSC des jeunes et des femmes ainsi que les Organisations régionales (CEPGL et CIRGL). Avec la CIRGL et l’UNESCO, nous avons co-organisé un Sommet sur l’Education à la Paix dans la sous-région des Grands Lacs (Nairobi, mars 2016). De part et d’autre des frontières, le Programme a implanté des GDP qui se réunissent tous les mois et alternativement de part et d’autre de la frontière, les périodes entre les réunions étant réservées à l’essaimage dans les communautés et les lieux de travail  à partir des vidéos du Programme. La crise burundaise a sensiblement bouleversé les activités du programme dans ce pays mais ne les a pas arrêtées, à part les séances des GDP.

  • Le rôle des médias sensibles aux conflits et à la transfrontalièrté

De plus en plus des médias dans la sous-région sont sensibles au conflit. Des journalistes sont formés à leurs responsabilités – quelques-uns se sont formés sur le tas et ne connaissent même pas les fondamentaux du métier. D’autres ont une sensibilité transfrontalière affichée, comme la radio Pole FM et l’Association des Journalistes Volontaires pour la Paix et le Développement (AJVPD) qui a des partenariats avec d’autres structures au Rwanda et au Burundi.

6. Défis

  • Les économies des groupes armés

 Comment asphyxier les groupes armés sans asphyxier l’économie locale ? Cette question doit être posée, après les résultats mitigés des mesures et lois internationales contre les minerais de sang qui ont mis à mal l’économie de la région sans mettre fin au phénomène des groupes armés. Selon un proverbe bien de chez moi, la chèvre broute là où elle est attachée. Et les groupes armés assurent leur financement de la sorte. Ceux qui contrôlent des zones minières en vivent et s’étripent pour les revenus –cas de Walikale et de certaines localités aurifères de Lubero. Là où il n’y en a pas, les milices recourent à d’autres ressources, plus faciles à cueillir et plus rentables. La rébellion  du M23 a tenu pendant près de deux ans par la taxation, les péages sur les points de contrôle routier et autres amendes imposées aux habitants. les FDLR ont développé toue une industrie de charbonnage dans le P.N.VI  grâce à laquelle ils sont les principaux fournisseurs du charbon de bois dans la ville de Goma où le « makala »  est la principale source d’énergie ; ils sont aussi très actifs dans l’agriculture et les autres secteurs de l’économie locale par alliés Congolais interposés (transport, cambisme…)

  • L’éducation

La formation et l’éducation des jeunes sont  un autre grand défi dans la sous-région. Ils sont d’autant plus manipulables que leur degré de formation politique et leur niveau d’éducation sont embryonnaires. Formés dans des écoles complètement déconnectées des réalités et des besoins réels, ils gonflent rapidement les rangs des « diplômés chômeurs », incapables de se prendre utilement en charge par la création des PME. Avant de finir dans les groupes armés ou dans les rangs des militants de la violence. Dans le Programme dont je vous ai parlé plus haut, nous avons identifié l’Education à la Paix comme une nécessité pour nos jeunes à tous les niveaux. Mais pour espérer arriver à moyen terme à une Paix  durable, nous devons penser à des propositions concrètes pour sortir nos jeunes de la Précarité.

  • La participation et  l’appropriation des initiatives régionales par les populations

Les initiatives régionales pour la paix dans la région et les différents mécanismes ne sont pas vraiment connus d’une grande partie des populations concernées. Les textes, très nombreux et souvent très beaux sont rédigés en des langues étrangères et ne sont pas circulés dans des canaux accessibles au plus grand nombre alors que la réussite de leur mise en œuvre dépend en grande partie de leur appropriation par les « bénéficiaires ». L’information, à travers des versions simplifiées, voire ludiques, à travers des canaux populaires comme les radios communautaires, devrait être un pilier important de toute stratégie de renforcement de la résilience à tous les niveaux.

  • Les déplacés internes et les réfugiés

Les pays de la région des GL sont à la fois des pays de refuge et des pays de départ

Le séjour prolongé des réfugiés est source de tensions internes (réfugiés perçus comme des privilégiés dans la précarité ambiante

Et des frictions diplomatiques (soupçon d’instrumentalisation politique des réfugiés contre leur pays de départ)

et a un coût économique (alimentation, éducation, infrastructures sanitaires) dans un contexte où les populations locales manquent presque de tout

Les déplacés internes ont grossi des villages qui se sont métamorphosé en « cités sauvages » (ex :Kitshanga) et accru les problèmes dans les villes comme l’insécurité, la salubrité, etc. (ex :Goma)

Ce phénomène pourrait s’amplifier en cas de troubles importants en RDC dans le contexte électoral, avec un bassin de refuge couvrant une grande partie de la région CIRGL, à l’ouest (Brazzaville) au sud (Luanda, Zambie) et évidemment à l’est (Rwanda, Ouganda), ce qui fragiliserait davantage les équilibres précaires dans la région.

Le 05/10/2016

Onesphore SEMATUMBA

Mardi, octobre 4, 2016 - 09:03

Nous vivons une période étrange en République Démocratique du Congo aujourd’hui : une période où tout le monde annonce et prépare la mort de ce pays en la voyant venir comme une issue certaine et irréparable, du moins dans l’implosion de la Troisième République qui fut pourtant lancée en 2006 comme une période de tous les espoirs et de toutes les réussites pour le peuple et le gouvernement congolais. De manière claire ou feutrée, par rumeurs fracassantes ou par gestes habiles au sein des représentations diplomatiques et des partis politiques, dans des tissus de réflexions distillées parmi les jeunes et répandues dans la société civile sur ce qui pourrait se passer à la fin du mandat du Président Joseph Kabila en décembre 2016, une sorte de consensus sur le glas qui sonne pour la RDC se construit peu à peu, comme si toute autre solution de sagesse politique et d’intelligence responsable n’était plus vraiment à l’ordre du jour.

J’ai pris le temps d’écouter et de rassembler ce qui se dit et se propage concernant l’avenir immédiat de notre pays dans sa crise actuelle. Nulle part ne brille un scénario optimiste ni un discours de confiance en une possibilité d’enrayer les mécaniques funestes d’une guerre annoncée. Partout gronde le pire et partout se prépare des catastrophes.

N’est-il vraiment plus possible de compter sur le génie de l’homme congolais et sur son énergie intérieure de foi en l’avenir pour faire mentir les Cassandres ?

Sur l’agonie de notre nation

Sur les perspectives sombres qui s’annoncent dans tous les milieux, le mois de décembre 2016 est vu comme le moment du surgissement de l’apocalypse congolaise : l’heure de la révélation finale où tout basculera dans le grand enfer de la destruction.

Dans les milieux de l’opposition politique, on donne l’impression que les massacres du 19 et du 20 septembre à Kinshasa n’a été qu’une répétition générale avant l’immense Armageddon de décembre. On menace le pouvoir en place de toutes les explosions mortelles, on lui promet le feu de la colère populaire et on conditionne déjà les militants à se préparer au sacrifice suprême pour libérer le Congo de ses conditions sombres et de sa situation chaotique.

Le plus incroyable dans ces menaces, c’est qu’elles sont accueillies pas le pouvoir en place comme une opportunité qu’il attend et pour laquelle il amasse de moyens colossaux de destruction par la répression et l’anéantissement de toutes les forces de l’opposition. Il y a eu même une démonstration de puissance de la part des services de police et de l’armée qui ne laisse aucun doute sur la contre-offensive foudroyante qui mettra le Congo à feu et à sang pour que les dirigeants actuelles gagnent la bataille de l’apocalypse, glorieusement.

Les mouvements des jeunes proches de l’opposition et ceux proches du pouvoir, de qui on aurait pu attendre qu’ils regardent l’avenir avec des attitudes et des yeux moins belliqueux et moins pollués de fureur destructrice, sont sur les mêmes ondes apocalyptiques que les chefs qui les inspirent et les dirigent.

Le Président de la République lui-même a l’attitude d’un homme qui a décidé de gouverner par défi et d’affronter son propre peule, si le projet de « glissement » ne se fait pas tout seul. Il n’y a plus de doute sur ce point et les conditions d’une guerre imposée par les forces de sécurité à la population en cas de révolte populaire manifestement sont réunies.

L’échec du dialogue et des négociations entre les forces politiques congolaises à la cité de l’UA est aussi le signe que le pays sonne lui-même son propre glas et qu’il est maintenant devenu impossible d’arrêter son agonie en cours.

Les choses deviennent plus inquiétantes encore quand on entend les discours des milieux diplomatiques et qu’on se rend sensibles aux échos des entretiens entre les milieux politiques internationaux et les forces politiques congolaises de différentes obédiences.

Dans les hauts lieux généralement bien informés, le scénario de la balkanisation ou de l’imposition d’un fédéralisme selon une logique des communautés ethniques fortes reprend le poil de la bête. Ce ne sont pas les modèles qui manquent pour casser les ressorts d’une unité qui ne marche pas au Congo : au pire, il y a le modèle du Soudan du Sud et le modèle Yougoslave ; au meilleur,  et il y a le modèle libanais ; entre les deux modèles, le chaos somalien avec la possibilité d’un Somaliland à la congolaise ou d’ilots de stabilité internes bien gouvernés n’est pas exclu. Les experts sont déjà à pied d’œuvre, si l’on en croit certains milieux diplomatiques qui étudient la Configuration de la future RDC.

Toujours dans ces milieux, les nouveaux poulains pour diriger un Congo fragmenté ou reconfiguré après l’apocalypse sont connus, avec des profils bien élaborés comme ceux d’hommes d’affaire avérés, de cerveaux made Banque Mondiale et FMI ou même de sages surchargés de prix internationaux dans une aura politique irrésistible. Il suffit de voir comment le pouvoir en place traite certains de nos compatriotes susceptibles de le remplacer pour comprendre qu’il ne se laissera pas renverser par un coup d’Etat international sans vendre sa peau d’ours à prix chaotique pas difficile à imaginer dans les conditions actuelles.

Plus encore, il y a lieu de s-inquiéter lorsque qu’on entend qu’autour du dossier congolais, les grandes Puissances ne sont pas d’accord sur les stratégies de sortie de crise. Des Puissances sages, mais moyennes, comme la France, veulent encore croire qu’il reste un brin de solution pacifique miraculeuse à la laquelle il faut laisser une chance avant l’apocalypse. De vraies grandes Puissances comme les USA,  qui connaissent bien le Congo pour y avoir fomenté de coups d’Etat au profit de leurs intérêts géostratégiques, ont une option plus radicale : elles savent que seules de méthodes fortes aboutiraient à des changements radicaux. Et comme il est déjà arrivé que les grandes Puissances et les puissances moyennes s’unissent pour renverser des régimes politiques honnis, comme en Lybie, il n’est pas exclu qu’une alliance contre l’actuel régime au Congo soit possible et anime, sus une forme ou sous une autre, la guerre d’apocalypse annoncée. 

Tous ces glas qui sonnent face à l’avenir de la RDC, pour qui sonnent-ils ? Il faut être naïf pour croire qu’ils sonnent seulement pour les hommes politiques et leurs carrières, ou pour quelques groupes d’intérêts restreints qui seront forcés de se défendre.

Le glas sonne pour le Congo et pour toutes les espérances que le Troisième République avait suscitées dans l’imaginaire congolais depuis 2006.

La faillite de la Troisième République au Congo-Kinshasa

Si aujourd’hui les scénarios du futur immédiat sont presque tous de l’ordre de l’apocalypse et de la catastrophe, il est bon de se demander pourquoi il en est ainsi et pourquoi des solutions positives d’espérance sont si difficiles à imaginer et à trouver.

Le péché originel de cette situation se trouve dans la fabrication de la Troisième  République congolaise dans des négociations dont l’objectif n’a jamais été d’avoir une vision globale d’un Congo uni, prospère et porteur d’une grande ambition pour son peuple et pour l’Afrique. Tous les rounds de discussion qui ont conduit à la solution de lancer la Troisième République par des élections qui serviraient de modèle pour les Facultés des sciences politiques dans le monde ont été un leurre. On a cru créer un Congo nouveau en lequel le monde entier pouvait avoir confiance alors que rien n’avait bougé en profondeur pour le changement : ni du point de vue des ambitions des acteurs politiques, ni du point de vue des identités ethniques antagonistes et meurtrières, ni du point des intérêts géostratégiques des grandes Puissances, ni du point de vue des attentes du peuple congolais. Les Faiseurs des Rois au Congo ont nagé en eaux troubles et ils se retrouvent aujourd’hui avec un pays où sonne le glas de l’implosion sans savoir quelle nouvelle solution inventer. Ils sont obligés soit de précipiter une explosion populaire, soit de pousser les choses en douce vers le chaos pour une solution concoctée sans peuple congolais après avoir poussé ce peuple dans l’épreuve de l’enfer.

De même, le peuple congolais, dans toutes ses composantes, ne s’est jamais approprié la Troisième République comme une configuration globale dont il était responsable. L’Etat n’y a jamais vraiment exercé ses fonctions régaliennes de sécurisation du territoire et de protection des populations, ses prérogatives de garant du développement et ses forces d’impulsion d’un imaginaire national nouveau pour un vivre-ensemble fertile. Il suffit de rappeler les qualificatifs par lesquels les forces intellectuelles de la RDC parlent de leur Etat pour comprendre qu’il y a problème dans la substance de la gouvernance congolaise. On parle de République des inconscients, d’Etat manqué, d’Etat failli, d’Etat alimentaire ou d’Etat lupanar. C’est tout dire.

Quelle politique un tel Etat peut-il mettre en œuvre, avec quel type de classe politique et quels fondements éthiques ? Globalement parlant, dans le contexte de non-appropriation de la Troisième République par la population, les politiciens en ont fait leur chose et l’on privatisée. D’où leurs tendances à y changer à tout moment les règles du jeu pour les élections, à inventer des mécanismes de blocage du fonctionnement du pays, à ignorer les aspirations des populations et à déployer une diplomatie erratique et sans ambition africaine ou mondiale. Il n’y a réellement pas un Etat moderne dans ces conditions. Il y a une mangeoire à laquelle on s’accroche contre vents et marées, que l’on doit protéger contre le jeu démocratique et qu’on est en devoir de défendre à tout prix, apocalypse comprise.

Le problème au Congo, c’est la configuration même de la Troisième République qui, dans son caractère de mangeoire, s’est enfermée dans un système où il ne peut plus tenir tout le pays comme un espace politiquement organisé dans son unité fondamentale. Sans cette force de cohésion et cette capacité de solidification du lien social national, il est devenu incapable de donner à toute la nation un rêve, un projet et une utopie. Il a cessé d’être crédible au point de n’être Etat que de nom, un cadavre autour duquel tous les vautours rôdent maintenant devant le rendez-vous de décembre 2016.

Refus d’assumer clairement les responsabilités    

  Dans tout ce qui se passe, personne ne semble vouloir assumer la responsabilité de la tragédie de la mort du Congo.

Chaque fois que j’ai tenté de dire à un diplomate occidental que les grandes Puissances sont responsables de la catastrophe congolaise par manque de vision globale sur les problèmes de notre nation depuis Léopold II jusqu’à nos jours, la réponse a toujours été la même : « les pays occidentaux ont fait tout ce qu’ils peuvent pour sauver le Congo, sans succès. » On me rappelle alors tout ce que la communauté internationale dépense en RDC, comme si tous les efforts qui devaient être fournis ont été fournis et que seuls les Congolais étaient maintenant responsables de la catastrophe en cours dans leur pays.

Quand je dis à mes compatriotes que nous devons être quelque part en nous un pays profondément bête et incapable de s’élever à la hauteur de ses possibilités matérielles et immatérielles, la réponse est toujours la même : « Si nous n’avions pas subis ce que nous avons subi dans notre dramatique histoire depuis l’esclavage jusqu’à la mondialisation, les réalités n’auraient pas été celles que nous vivons aujourd’hui. La responsabilité de la Belgique, de la France et des Etats-Unis dans notre déroute est immense. Si l’Occident l’avait voulu, nous serions déjà loin, très loin. »

Dans la classe politique congolaise, si vous posez la question simple de savoir qui est responsable du blocage de notre processus électoral qui risque de mener la nation vers le chaos irrémédiable, le camp du pouvoir en place répond sans sourciller : « C’est l’opposition qui nous a emmenés là où nous sommes », comme s’il suffit de deux ou trois personnes opposées au gouvernement en place pour gripper toute la machine d’une République.

 La même question posée à l’opposition a comme réponse un constat sans ambages : « C’est l’incurie, l’incompétence et les calculs mesquins du pouvoir en place qui tuent le Congo maintenant ».   

Quand un diplomate français a demandé à notre Chef de l’Etat pourquoi il n’arrête pas la dynamique de « glissement » qui n’a rien de bénéfique pour le Congo en ce moment, on raconte dans les milieux diplomatiques que le Président aurait donné cette incroyable réponse vraiment énigmatique : « Ça glisse tout seul ». Une manière de donner à voir la situation congolaise comme une pente dont personne n’est responsable, pas même le premier responsable de la nation.

Le courage de croire en l’avenir : fertiliser le génie congolais

Dans un tel contexte, il reste à ceux qui ont conscience de la descente du pays aux enfers de prendre le courage de dire « non » à la dérive vers la violence et à la marche vers la mort que tout le monde semble attendre de l’Armageddon de décembre 2016, dans une explosion irrémédiable qui mettrait fin non seulement à la Troisième République, mais au Congo comme entité nationale soudée et ouverte à un avenir heureux.

Je sais qu’il est difficile aujourd’hui de penser qu’il y a dans notre pays des hommes et des femmes de foi qui croient à un fondement solide pour échapper à la catastrophe. Je crois personnellement à ce fondement : le génie congolais dans lequel il est possible de puiser l’énergie de résistance au chaos et de victoire sur l’enfer annoncé.

Dans les débats actuels sur l’avenir de notre nation, on n’a pas fait jusqu’ici attention à cette réalité que j’appelle le génie congolais, réalité qui est pourtant visible tout au long de notre histoire. A savoir :

  • Une indomptable énergie de vie qui nous a fait subir Léopold II, la colonisation belge et la dictature mobutiste en pliant, mais sans rompre ; en puisant dans nos forces de résistance et de révolte, sans désespérer ; et en choisissant d’être debout, sans céder à la violence destructrice que les conseillers de tous bords nous ont toujours proposée. Chaque fois que nous avions cédé à cette tentation de tout détruire, c’est la catastrophe qui nous a pris dans ses mailles et les conséquences ont été abominables : massacres, viols, destructions des espaces écologiques et surgissement de dictatures
  • Des convictions fortes sur les immenses possibilités de renaissance et de développement de notre nation, malgré les orages de la prédation et les tempêtes de l’exploitation de toutes sortes qui ont traversé notre histoire. Il n y a pas un Congolais qui ne connaît pas la réalité de notre pays comme paradoxe planétaire : nos richesses naturelles sont humainement appauvrissantes, nos trésors sont entre les mains des autres nations, nos intelligences et nos atouts immatériels ne créent pas le développement. Nous commençons à comprendre que les tendances peuvent se renverser si nous décidons d’utiliser nos forces au service de nous-mêmes. Cette nouvelle conscience fait partie de notre génie à rentabiliser. 
  • L’art de tirer profit de tous les désordres en avançant vers un nouvel ordre en lequel nous avons confiance sur la base de notre devise anthropologique fondamentale : « Ata ndele, mokili ekubaluka » (tôt ou tard, ce pays ressuscitera). C’est un levier énorme que cette anthropologie de l’espoir fécondé par la foi en nous-mêmes.
  • L’infinie capacité de négocier avec le mal et de le mettre au service des intérêts individuels par toutes astuces nécessaires. Les inventions congolaises pour se tirer d’affaires dans des situations difficiles sont infinies, tellement infinies que le monde entier ne comprend pas comment notre pays tient encore debout dans une économie du chaos et une politique d’incohérence absolue.
  •  L’endurance qui nous fait attendre le temps favorable pour surgir des ténèbres et accéder à notre lumière. Mobutu en sait quelque chose et tous ceux qui s’inspirent de son modèle ne tarderont pas à le savoir, maintenant et pour toujours.
  • L’intelligence patiente d’un peuple qui sait que tout se joue sur le long terme pour fatiguer l’ennemi et construire l’avenir que nous voulons et tel que nous le voulons. Cette intelligence dans la patience est pour notre peuple le pilier de la foi en notre avenir.
  • Le souci de forger l’esprit d’une diaspora qui s’investit dans la transformation du pays petit à petit, contre vents et marées. Les batailles idéologiques et diplomatiques du lobbying congolais à l’étranger fait déjà parti d’un héritage qui s’accroît avec une indomptable énergie.

Aux pires heures de l’Etat Indépendant du Congo, nous avons construit ce génie congolais dans l’émergence d’un prophétisme d’où a jailli Kimbangu, sans tirer un coup de feu, dans une révolution à long terme qui a conduit le pays à l’indépendance.

Avec notre sueur et sous les chicotes du colonisateur, nous avons fait plier l’arrogance des Belges grâce au génie des jeunes courageux et déterminés comme Lumumba.

L’agent occidental Mobutu a eu sur son chemin l’énergie des hommes comme Tshisekedi dont la patience de fauve est devenue l’esprit d’un grand peuple résistant, qui a fait le choix de la non-violence à long terme, malgré les provocations des forces de la mort toujours présentes dans la néo-colonie du Congo Kinshasa.

Dites-moi maintenant : quand on a désespéré Léopold II, quand on a vidé la Belgique de sa morgue colonisatrice, quand on a édenté le Léopard et traversé les cyclones de l’ère post-mobutiste, est-ce maintenant qu’il faut céder à la tentation de détruire notre génie de résistance devant l’ordre politique actuel qui n’est même pas capable de tenir le pays dans un semblant d’unité, même factice ?

Aujourd’hui, l’important est de faire du génie de notre pays le génie véritablement créateur de nouveaux congolais qui, dans les sillages de Kimbangu, Lumumba ou Tshisekedi, se mettent de nouveau debout pour construire l’avenir hors des voies de la violence et de la destruction. Ce n’est pas la guerre qui construira le nouveau Congo de demain, surtout si elle entre dans des schémas et des configurations planifiées de l’extérieur. Nous voulons la paix de Congolais et il convient maintenant d’en imaginer les utopies et les stratégies.

Cette exigence, c’est de faire prendre conscience à chaque congolais du pouvoir de changement qu’il y a en lui, là où il est capable d’agir pour changer les choses pacifiquement, en se fondant sur le génie de notre peuple dans son histoire.

Tous ceux qui prennent conscience de ce pouvoir que chacun de nous a de changer le Congo ont le devoir d’unir leurs forces de la transformation de l’imaginaire congolais pour un pays paisible. C’est la grande solidarité de ceux qui veulent le Congo du développement, de la prospérité, de l’éducation humaine solide et de l’émergence qu’il est urgent de promouvoir, sans céder aux sirènes des prophètes du feu et du sang, aux hérauts de l’Armageddon congolais et aux seigneurs de l’apocalypse qui sonnet déjà le glas pour décembre 2016.

Quand la guerre a renversé Mobutu et installé un nouveau régime qui nous  promettait monts et merveilles, nous avions pensé au Congo que la libération par la violence destructrice avait abouti à une nouvelle ère. Nous avions vite déchanté. La guerre avait engendré d’autres guerres et de nouvelles dictatures avaient vu le jour. La raison, ce que les solutions violentes qui nous firent imposées ne correspondaient pas au génie congolais et à ses rythmes de changement.

Aujourd’hui, on veut nous transformer en Burkina Faso de Compaoré ou en terre des printemps arabes. Certains pensent même à la solution à l’ivoirienne où l’on débarque un chef pour en placer un autre, avec les bombes françaises sur la tête du pays.

Pourquoi n’imaginerions-nous pas un modèle congolais de changement qui étonnerait le monde, tellement il serait inattendu dans sa tessiture paisible et sa flagrance fascinante ?

Si personne ne pense à cette solution, il faudra bien que de nouvelles forces sociales la promeuvent et l’épanouissent, avant qu’il ne soit trop tard.

 

Kä Mana

Directeur de recherche à Pole Institute

Samedi, septembre 17, 2016 - 15:05

Peut-on être optimiste face à l’avenir politique de la République Démocratique du Congo aujourd’hui ? Quand on voit la manière approximative dont débute ce que l’on désigne par le terme  de dialogue à Kinshasa et l’impression chaotique que les protagonistes qui s’y exercent au jeu de la démocratie des idées donnent, la question mérite d’être posée.

Elle ne porte pas sur le côté folklorique de l’impréparation manifeste de ce dialogue dans son processus et dans son organisation.

Elle ne porte pas non plus sur tout ce qui prend les allures de plaisanterie malencontreuse quand les politiciens donnent d’eux-mêmes l’image de sauveurs de la nation alors qu’ils ne jouent que leur propre petit jeu de petit pouvoir dérisoire face aux enjeux du futur congolais.

Elle porte sur l’insoutenable légèreté de l’être politique congolais, pour paraphraser Milan Kundera, et sur la légendaire incapacité de l’élite nationale à trouver des solutions concrètes aux problèmes qui se posent au pays.

 

Le déjà-vu et le déjà-entendu

Les anecdotes sur cette légèreté et sur cette incapacité pullulent dans le bêtisier politique de l’histoire de la RDC.

Déjà en 196O, à la Conférence de la Table-Ronde à Bruxelles, l’indépendance arrachée par le Congo à la Belgique a été obtenue sur fond d’une unité trouée par des trahisons mémorables (Mobutu contre Lumumba), par des allégeances de certains partis politiques aux « amitiés » belges (le groupe de Tshombe et sa faction katangaise),  par des pesanteurs tribalistes indécrottables (le Kasaïen Albert Kalonji et l’inventeur d’une nouvelle tribu appelée Bangala, Jean Bolikango), et par de visées antagonistes pour la distribution des postes dans la nouvelle configuration du Congo indépendant.

Ces péchés originels de la classe politique congolaise portent en eux une culture qui s’auto-génère et s’amplifie d’année en année : l’impossibilité de penser globalement le Congo en termes de destin commun et d’intérêts supérieurs pour lesquels la diversité d’idées et de visions puisse concourir à construire une grande nation au cœur de l’Afrique.

On l’a vu à la Conférence Nationale Souveraine au début de la décennie 1990. Tout y a tourné autour des divisions pernicieuses et des bassesses de petits « ego » dont le régime mobutiste a profité pour organiser des épurations ethniques au Katanga, des pillages collectifs dans les grandes villes, des tueries orchestrées par les groupes armés bien manipulés par le pouvoir mobutiste et des opérations de prédation qui ont plongé le pays dans l’économie du chaos. Pendant que les hommes politiques discutaient, se chamaillaient et s’étripaient dans la jungle de leurs ambitions, le pays s’effondrait et creusait sa propre tombe. L’aventure de l’AFDL et de ses kadogos venus de l’est a pu ainsi se dérouler dans un espace complètement malade du point de vue politique et du point de vue social, avec un peuple congolais incapable de s’organiser face à l’agression dont il était victime, faute de leader responsable et conscient des enjeux en présence. Depuis ce temps, nul Congolais digne de ce nom ne peut croire que nous avons une classe politique sérieuse et capable de conduire le pays sur le chemin de la réussite d’un grand dessein, d’un grand destin.

Dans tous les rounds de discussions qui ont été organisés dans plusieurs lieux d’Afrique et du monde pour donner une chance au Congo sous l’égide des leaders étrangers de tous bords et de tous acabits (Masire, Wade, Mbeki, Niasse, Chiluba ou Mandela), tout a buté sur l’irresponsabilité de la classe politique congolaise et sur son incompétence congénitale. On a pu se rendre compte à quel point cette classe souffre d’un véritable manque de culture politique et de niveau élevé du sens de ce que signifient une nation et les enjeux de son existence. Au cours de tous les rounds de discussion sur le présent et l’avenir du Congo, nos politiciens n’ont jamais eu une parole fiable entre eux. Ils  n’ont jamais eu des engagements crédibles face à la nation. Ils n’ont jamais inspiré une quelconque foi dans leur volonté de sortir le pays de ses problèmes.

On se souvient qu’au lendemain des Accord de Sun City en Afrique du Sud, tout ce que les leaders congolais avaient trouvé de mieux à faire consistait à organiser de petits groupes de discussions nocturnes à Kinshasa pour vider Sun City de toute substance. Au fond, personne ne faisait confiance à personne et c’est ce jeu là qui est au cœur des carrières politiques en République Démocratique du Congo. 

 Aujourd’hui, le jeu recommence et il s’appelle dialogue. Il se déroule dans le même esprit que par le passé, dans les mêmes pesanteurs de mauvaise foi et de mensonge, avec les mêmes ingrédients d’intérêts personnels et de calculs de petits « ego » stériles, dans des surenchères d’exigences où l’on pense à tout, sauf au destin du pays et à la vie des populations. Dans cette ambiance, la classe politique reste toujours ce qu’elle a été depuis les indépendances : faible d’esprit, pauvre de pensée, stérile de vision et incapable d’organiser le peuple pour qu’il se prenne en charge et  change lui-même le Congo de fond en comble.

Quand on connaît l’histoire du pays et la manière dont les politiciens congolais s’y sont comportés, on ne peut pas oublier que les mêmes causes produisent les mêmes effets. On est même porté à penser que le Congo risque de souffrir longtemps encore d’avoir les politiciens qu’il a et qui tournent politiquement en rond, les poches pleines et les têtes vides.

 

Casser avec l’esprit de la classe politique

Le problème aujourd’hui, c’est de casser avec l’esprit de cette classe politique et du formatage qui est le sien dans sa vision de l’engagement pour la nation.

Depuis le célèbre livre, Le Dinosaure, que Colette Braeckman avait consacré au système de Mobutu à l’orée des années 1990, on connaît globalement bien les ressorts de la politique congolaise et ses rouages fondamentaux.

Il y a d’abord les ressorts de la violence barbare, avec son lot d’assassinats, d’empoisonnements, de harcèlements psychiques, de passages à tabac et d’emprisonnements cruels. Mobutu en avait fait un des beaux-arts de gouverner. Nous savons tous que le pays n’est pas encore sorti de ce mobutisme macabre.

Il y a aussi les ressorts de la corruption fondée sur l’infinie corruptibilité de l’homme congolais et entretenue par le contexte endémique de pauvreté et de misère ainsi que par la peur chronique qu’ont les politiciens de se retrouver un jour hors du système qu’ils siphonnent financièrement à l’envi.

Il y a également les ressorts des structures de démoralisation que l’ordre politique a mis sur pied et qui caractérisent le Congo depuis Mobutu. Démoraliser signifie : fragiliser le moral et enlever la morale au peuple pour mieux le dominer. On enlève le moral à une population lorsqu’on fait tout pour détruire en elle le sens de l’espoir et la capacité de rêver autre chose que la situation présente. C’est ainsi que le régime de Mobutu aimait répéter que le Maréchal avait « cent ans » de règne et que personne ne pouvait le déstabiliser. Aujourd’hui, c’est dans le slogan « Wumela » (« Dure longtemps, éternellement s’il le faut ») que réside le ressort de la démoralisation. Quant à la destruction de la morale, tout le monde sait à quel point les valeurs se sont effondrées au Congo. Les normes ont disparu. Tout le cadre social et tout le tissu vital de relations ont tendance à devenir ce que le mot lingala « Mobomano » désigne : non pas seulement une jungle où l’on s’entretue, mais un enfer où seules règnent les fureurs du meurtre, de la violence, de l’anéantissement et du vide.  Une structure de vie et d’esprit pour la mort, en somme. Sans aucune espérance, comme aurait dit Dante.

Il y a enfin le risque du chaos qu’agitent les détenteurs du pouvoir politique. On connaît le « Moi ou le déluge » et le « Je vendrai cher ma peau » de Mobutu. On connaît aujourd’hui la riposte du PPRD aux opposants : « S’ils veulent nous prendre le pouvoir par des moyens non constitutionnels, nous savons nous aussi comment leur prendre le pouvoir par les moyens non constitutionnels ».  Quels moyens ? Le chaos, la violence, la terreur, sans aucun doute. Est-ce là le Congo que nous voulons ?

Avec des ressorts pareils, il est impossible d’espérer que le dialogue de la Cité de l’Union Africaine accouche d’autre chose que des souris enragées.

Le peuple congolais ne peut pas et ne doit pas accepter que son avenir soit placé sous le signe de cette rage. Il faut changer la politique congolaise dans ses ressorts et rompre avec l’esprit qui anime de manière maléfique la classe politique du Congo depuis l’indépendance du pays.

 

Un nouveau modèle politique congolais

L’impératif est celui-ci : les Congolais doivent inventer un nouveau modèle politique pour le Congo.

Le despotisme irrationnel et la dictature sauvage de Mobutu n’ont rien donné de bon, ni en termes de modernisation du pays, ni en termes d’organisation rationnelle de l’Etat, ni en termes de gestion des biens publics, ni en termes de sécurité des personnes et des biens. Cette expérience est trop profonde comme blessures et comme meurtrissures pour qu’il soit encore possible d’en envisager le retour au Congo.

L’incapacité congolaise à imaginer un despotisme éclairé et à animer une dictature intelligente, faute d’acteurs capables d’une telle tâche, est trop visible pour qu’on espère l’émergence d’un système à la chinoise : avec des chefs déterminés qui font des choix rationnels pour la nation, même si ces choix exigent le sacrifice de certaines valeurs sociales importantes. Avec un peuple allergique à la discipline de travail assidu  comme l’est le peuple congolais après de longues années d’accoutumance au désordre et au chaos, aucun homme intelligent à poigne ne se risquerait à rêver de pleins pouvoirs pour changer le Congo, par un despotisme intelligent.

La formule « 1+4 » est encore trop fraîche dans nos mémoires comme calamité politique pour qu’on se fie aujourd’hui aux combines politiciennes dans l’invention du Congo nouveau. « 1+4 » était un partage désastreux du gâteau national, il faut aujourd’hui une grande politique de construction de la destinée congolaise dans sa grandeur et dans ses splendeurs.

Quant à la chienlit congolaise actuelle, elle n’est tout simplement pas acceptable, ni du tout supportable, ni même souhaitable. Elle ne peut pas continuer sans que le pays n’implose un jour ou l’autre. On doit espérer l’action des hommes qui n’en peuvent plus d’y voir sombrer le Congo et on doit organiser une telle action, d’une manière ou d’une autre. Nous disposons de trop d’atouts matériels et immatériels pour laisser la nation entre les mains des « élites » manifestement irresponsables, incompétentes et incultes, qui ne peuvent même pas s’entendre sur de règles minimales de civilité dans un dialogue d’hommes bien éduqués pour arriver à affronter efficacement les enjeux de l’avenir.

Il ne reste qu’une seule issue : la voie d’invention d’une démocratie congolaise fondée sur l’action citoyenne de tous ceux et toutes celles qui ont conscience de l’urgence des changements de fond :

  • Les changements politiques de système de gouvernement à partir des institutions fiables et crédibles, jaillies du sein des réflexions des citoyens dans des débats à la base, à l’échelle de nos terroirs de vie locale, sans que la vie politique ne se fasse gangrener par la violence, la corruption, la démoralisation et le chaos.
  • Les changements économiques de fond, hors des structures de la prédation qui saignent le pays à blanc au profit des factions, des cliques et des castes d’exploiteurs organisées pour mettre le Congo à genoux et en faire un pays de pauvreté endémique et de misère invincible.
  • Les changements culturels qui concernent l’émergence d’une nouvelle dynamique de citoyenneté fondée sur le souci de la grandeur du Congo et des valeurs d’un nouvel homme congolais.

Ce dont il s’agit, c’est de sortir complètement du cyclone mortel dans lequel le pays se trouve aujourd’hui. Il s’agit d’un changement d’ère et de paradigme, comme on dit en philosophie, afin de traiter de toutes les questions d’intérêt national à l’intérieur de ce paradigme et de cette ère de bon sens, comme dirait D. Mumengi.

 

L’insondable poids de la personne et de la société

Chaque fois qu’il m’arrive de poser publiquement le problème du Congo en ces termes de changement d’ère et de paradigme, la question qui surgit automatiquement et à laquelle je n’échappe pas est celle-ci : comment fait-on pour changer d’ère et de paradigme politique, économique et culturel dans la situation comme celle de la RDC aujourd’hui ?

Je réponds : on peut et on doit le faire en s’inscrivant dans une révolution à long terme, à partir du réveil du sens éthique de l’être-ensemble parmi les forces vives de la nation. Ce sens éthique a une profondeur politique qui tient en une formule : donner du poids  à l’être personnel, donner du poids à l’être communautaire, donner du poids à son pays, donner du poids à l’Afrique dans l’engagement et dans l’agir politique comme dans tous les domaines de l’existence.     

Si, comme je le pense profondément, le problème politique de la nation congolaise est dans la légèreté de sa classe politique, l’antidote à cette situation générale est l’éthique du poids de l’être individuel et communautaire. On dit en lingala : Pesa Nzoto Kilo, c’est-à-dire : « Donne de la consistance à ton être ».

La formule parait abstraite mais elle ne l’est pas du tout. Partout dans notre société et dans tous les milieux où je travaille au Congo, j’ai constaté que la valeur fondamentale que l’on accorde à la personne s’exprime en termes de poids au sens d’anthropologie fondamentale qui met en jeu la dignité, la respectabilité, la sacralité de la parole donnée et l’engagement de tout l’être à la construction du bonheur collectif. C’est tout cela qui a disparu dans la politique au Congo et c’est sur le socle de cela même qui a disparu que nous devons former aujourd’hui les nouvelles forces vives, particulièrement les jeunes générations.

Quelque chose frappe les yeux quand on observe ces générations montantes : c’est l’intensité de leur engagement dans les associations de toutes sortes : religieuses, estudiantines, politiques, économiques, culturelles ou tribalo-ethniques. Dans ces associations, ils sont à la recherche de quelque chose de fondamental qui relève du poids de l’être, quelque chose comme des modèles, des repères et des voies pour l’avenir. Quand ils regardent la société actuelle, ils ne trouvent ni repères politiques, ni valeurs anthropologiques, ni orientations vitales. Ils vivent dans une société du vide, sans poids ni profondeur de l’être.

La crise politique de la République Démocratique du Congo n’est que l’expression de ce vide, le dévoilement de son immensité et de l’inanité des acteurs qui s’y agitent.

Face à ce mal éthique, anthropologique, philosophique, pour ainsi dire, seul comptera l’engagement de tous ceux qui ont pris conscience du problème et qui sèmeront dans l’être de la jeunesse actuelle le sens du poids des valeurs vitales pour faire du Congo un pays de valeur et de l’Afrique, un continent de valeur.

Le vrai changement est à ce niveau et il concerne l’invention du nouvel homme congolais dont le poids devra se définir par les quatre caractéristiques que Amadou Hampate Bâ désignait par une expression forte : l’Homme digne de considération. Cela veut dire :

  • Un homme de grande écoute, qui est sensible à ce qui, partout dans le monde, donne de la valeur à un individu et une communauté.
  • Un homme de grande vision, qui sait que le poids de sa propre communauté sur le long terme dépend de ce qu’il projette lui-même dans le futur en termes de rêves et d’utopies.
  • Un homme de grand parler, qui sait ce que vaut la parole donnée et ce qu’il investit lui-même dans sa parole comme poids de l’être.
  • Un homme de grand agir, qui est tout entier dans l’action pour la transformation positive de sa société.

La crise politique du Congo aujourd’hui, c’est le manque de personnalités qui correspondent à cette anthropologie et à l’éthique qu’elle implique en termes de poids de l’être. On aura beau discuter de la Constitution et des élections, comme on le fait actuellement au Forum de la Cité de l’Union Africaine à Kinshasa ; on aura mobilisé des millions de dollars autour de cette question ; on aura entendu de brillants orateurs et des personnalités rompues à l’art de séduire les médias nationaux et internationaux, on se sera embourbé dans des manigances infinies au nom de l’Argent-Roi, tant qu’on n’aura pas compris que le problème est dans l’insoutenable légèreté du politicien congolais et dans le vide de son être, on n’ouvrira aucun horizon nouveau pour les jeunes. On donnera de fausses réponses à de fausses questions et le dialogue comme il se déroule aujourd’hui ne sera qu’un travail de Pénélope où on découd la nuit ce que l’on a cousu le jour dans l’attente d’une improbable révolution congolaise.

La solution à ce problème ? Elle est entre les mains des citoyens, jeunes, adultes et vieux qui croient au Congo nouveau et qui sont capables de promouvoir l’émergence d’une éthique du poids de l’être pour des hommes dignes de considération.

C’est la voie longue des changements en profondeur qu’il convient d’engager par l’action de la formation humaine dans les institutions éducatives, afin de ne pas laisser le pays se faire piéger par la voie courte de l’agitation politicienne d’un dialogue devenu marché de dupes à la Cité de l’Union Africaine à Kinshasa. Quand ce marché aura épuisé ses munitions de mensonges, d’escroqueries et de manipulations, il restera aux citoyens de continuer à réfléchir sur les vraies voies de changement dans notre pays. Une tâche de longue haleine dans une grande et forte éthique citoyenne dans laquelle, dès maintenant, des associations et mouvements de jeunes devront s’engager pour transformer le Congo en profondeur.

Goma, le 12 septembre 2016     

Kä Mana

Directeur de capacitation à Pole Institute

Vendredi, septembre 16, 2016 - 11:26

Alors qu’elle est constamment présente dans la vie politique de la République Démocratique du Congo depuis l’indépendance du pays jusqu’à ce jour, la communauté internationale ne fait pas l’objet d’une attention particulière dans le rôle qu’elle a joué hier, dans la responsabilité qu’elle assume aujourd’hui et dans l’horizon qui s’ouvre à elle au sein des multiples crises du système de gouvernance au Congo-Kinshasa. Souvent, le discours qui court à son sujet dans la société congolaise obéit à deux poncifs incantatoires : celui de la communauté internationale comme force de salut  pour l’unité et la stabilité de la nation congolaise, et celui de la même communauté internationale comme puissance de domination et de destruction du pays dans sa volonté de souveraineté et de liberté.

 En réalité, quelle que soit la bribe de vérité et l’éclat de réalisme qui caractérisent d’une manière ou d’une autre chacun de ces poncifs, ils ne creusent pas à fond ce que des pays comme les Etats-Unis, la France et la Belgique en tant que moteur de l’action du système international au Congo disposent en termes de poids, de présence et d’orientation dans la société congolaise. Cela soit en leur nom propre, chacun d’eux pris isolément, soit dans leur pression sur les institutions internationales aux plans financier, militaire ou humanitaire, soit par le biais des trusts privés et des mercenaires de service dont l’action est immense dans le destin du peuple congolais.

Une présence salutaire qui saute aux yeux

Le poncif le plus connu, c’est celui qui voit dans la communauté internationale comme réseau des pays les plus puissants de la planète une dynamique de salut pour la RDC depuis l’indépendance du pays.

Il est fondé sur des réalités visibles et indubitables. Au lendemain de l’autodétermination politique de la nation congolaise déjà, il a fallu l’intervention des forces des Nations Unies pour empêcher l’implosion de la jeune nation dans les sécessions funestes qui menacèrent son unité au Katanga et au Sud Kasaï. Ce fut une intervention dont le sens ne fut pas seulement l’exigence du respect du principe international de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, mais surtout des impératifs de la guerre froide où l’enjeu congolais pour la stabilité du monde était de taille entre l’Est et l’Ouest. On était en pleine géostratégie dont dépendra le destin du pays pour les années à venir à l’échelle des enjeux politiques et économiques. En plus, il y avait également l’enjeu humanitaire. Il était immense dans un pays gigantesque situé au cœur de l’Afrique, dont l’ordre mondial de la guerre froide ne pouvait pas supporter une tragédie à grande échelle, dans un contexte de fragmentation et d’émiettement que l’on nomma congolisation. Ce vocable désignait non seulement une dynamique de balkanisation, mais surtout l’explosion des forces du chaos avec de montagnes de cadavres et de gouffres d’hommes et de femmes livrés à la famine, au désespoir et aux affres du néant, comme cela fut le cas pendant les rebellions tragiques de Mulele, Soumialot et Gbenye.

Sans les Nations Unies, le Congo aurait sombré non pas seulement dans les turbulences de la guerre froide, mais surtout dans la chaleur et les fureurs de ses propres démons de division liés autant à une indépendance précipitée, à l’impréparation de ses élites face aux immenses tâches de la gestion d’un Etat moderne qu’à l’obscurité du chemin sur lequel toute l’Afrique s’engageait.

On a tellement entendu ce poncif sans en creuser à fond le sens qu’il est devenu une vérité de La Palisse, un mantra dont se délectent les amis congolais de la communauté internationale quand ils refusent d’analyser toute la dynamique du salut apporté au Congo par cette communauté juste après l’indépendance. Qu’est-ce que ce salut dévoile des intentions des pays occidentaux qui eurent le Congo en leurs mains et des autres protagonistes de la guerre froide qui ambitionnèrent d’avoir les Congolais dans leur escarcelle. Et les Congolais eux-mêmes, quelle vision ont-ils eu hier et ont-ils aujourd’hui des sauveurs de l’unité de leur pays et de la substance du salut dont ils bénéficièrent abondamment ? Ce ne sont pas là des questions que l’on entend souvent lorsqu’il est question des dithyrambes sur la MONUC ou la MONUSCO. On n’y évoque ni les intérêts économiques énormes des pays occidentaux au Congo, ni la naïveté politique des Congolais dans leur manque de culture géostratégique, ni tout le passé de mort qui a été caractérisé par la situation coloniale dans l’ensemble de l’Afrique. C’est à croire que le Roi Baudouin avait convaincu profondément la conscience congolaise dans son discours d’exaltation de l’héritage belge au Congo le 30 juin 1960.

De la guerre froide à la mondialisation ultralibérale : une trame douloureuse

 Beaucoup de Congolais qui réfléchissent au destin de leur pays dans les mailles de l’ordre mondial après la colonisation exaltent, quant à eux, un autre poncif : celui de leur pays comme champ du nouvel esclavage. Au lieu de parler du salut par l’intégration du Congo uni et stable dans le processus de globalisation actuelle de la planète, ils parlent plutôt de la continuité du système d’exploitation, de domination, d’asservissement et de destruction du continent par l’Occident depuis l’irruption des Blancs dans la trajectoire vitale des Noirs au début des temps modernes. Ils adoptent le point de vue du discours de Lumumba le 30 juin 1960. A leurs yeux, nous sommes aujourd’hui encore, avec la République Démocratique du Congo, dans une logique dont les grandes stations de calvaire africain sont la traite des nègres, la colonisation, la néo-colonisation et la mondialisation néolibérale. On n’est sorti ni des profondeurs du système léopoldien ni des mailles de la colonisation belge. Il ne faut d’ailleurs pas attendre que la communauté internationale, compte tenu de son histoire même, change de fusil d’épaule dans la crise congolaise. Ce qui l’intéresse et qui fait partie de son être même, ce sont ses intérêts liés à des mécanismes précis de fragilisation de l’Afrique en générale et du Congo en particulier.

Depuis le temps de mes études universitaires jusqu’à ce jour, l’Afrique a tellement répandu ce poncif qu’elle en a fait sa grille de lecture de tout ce qui se passe de catastrophique sur ses terres. Elle voit partout la main invisible de l’Occident, nom réel de la communauté internationale à ses yeux. La grille a servi à lire la crise ivoirienne il n’y a pas longtemps. Elle est servie dans nos pays dans la lecture africaine de la crise en Lybie. En RDC, C’est depuis l’assassinat de Lumumba et le tour de passe-passe politique par lequel Mobutu est sorti du chapeau de l’Occident dans un coup d’Etat macabre qu’on sait que les intérêts de l’Occident priment sur la vie des populations congolaises. En 32 années de dictature sanglante et durant toute la période de la guerre froide, la communauté internationale a soutenu l’insoutenable système du mobutisme, contre le peuple du Congo. Il a fallu que tombe le mur de Berlin et que Mobutu cesse d’être utile dans les nouveaux enjeux de la mondialisation pour qu’une nouvelle politique américaine de la renaissance africaine émerge et chasse le Maréchal du pouvoir, dans un montage lugubre dont le prix pour les populations congolaises fut tragique, avec des guerres de prédation, d’exploitation et d’ambitions balkanisatrices où le pays gémit encore. Conséquence de cette politique : le Congo a été profondément déstabilisé, précipité dans un cyclone politique dont on exige maintenant que la communauté internationale le sorte en jouant le rôle d’accompagnement et d’arbitrage dans le dialogue entre politiciens congolais. Ces hommes et ces femmes dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils souffrent d’amnésie sur l’histoire de leurs pays en croyant que la solution à la crise congolaise viendra de la bonté et de la bonne foi de l’Occident.

Une logique pour s’orienter dans la situation actuelle du monde

Quand je vois ressurgir aujourd’hui des poncifs comme celui du salut de la nation congolaise par la communauté internationale ou celui du naufrage du Congo sous la poussée du méchant et bougrement cannibale Raminagrobis qu’est l’Occident, je me demande s’il n’est pas temps de regarder plus sereinement les réalités pour élaborer une nouvelle stratégie congolaise des règlement des problèmes congolais, avec de nouvelles clés pour ouvrir les portes de l’avenir.

On sait aujourd’hui que la communauté internationale est une fiction dont se servent les grandes puissances pour masquer les pivots de leurs propres politiques et les leviers de leurs intérêts vitaux. Depuis les guerres américaines en Irak et les interventions françaises en Lybie et en Côte d’Ivoire ou au Mali, nul n’ignore que l’utilisation du système international fonctionne comme une manipulation à petite ou à grande échelle pour valider l’idée que tel ou tel pays puissant du Conseil de sécurité des Nations Unies ou de l’OMC utilise pour justifier sa propre politique, qu’elle soit bonne ou désastreuse, juste ou injuste, justifiée ou injustifiable. Il y a des moments où la manipulation se fonde sur des raisons valables et prend des allures de raison éthique. Il y en d’autres où tout baigne dans du pur machiavélisme et dans les mensonges les plus sinistres, avec une utilisation sophistiquée des moyens de communication modernes pour justifier l’injustifiable,  pour faire passer l’injuste comme la justice même, pour nommer salut les plus désastreux des calamités infligées aux populations.

La communauté internationale joue sur le charme ou sur la terreur à partir d’un vaste clavier de possibilités de puissance dont les chefs d’orchestre ou les chefs de guerre sont ceux que Jean Ziegler désigne par l’expression de Maîtres du monde. Ceux-ci ne sont pas seulement les Etats et leurs politiques d’intérêts vitaux. Ce sont également les forces économiques et financières du système de la rationalité néolibérale dont les mailles entourent toute notre planète aujourd’hui. Ce sont aussi les forces des médias internationaux dans leur orientation des imaginaires sociaux, partout où ils sont capables de manipuler les consciences et les esprits.

Dans une telle situation, se donner pour interpréter le monde et les réalités locales ou nationales des instruments qui jugent du salut ou de la damnation en faisant confiance à ce que la communauté internationale dit d’elle-même et présente comme image de son action, c’est se conditionner pour être manipulé ou trompé sur ce que les grandes puissances sont et ce qu’elles veulent être dans le monde tel qu’il est aujoud’hui.

La meilleure manière de juger une situation donnée et de l’orienter de manière féconde dans l’interprétation des faits, c’est de sortir de la logique manichéiste du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, du salut et de la damnation, pour décider d’entrer en soi-même, d’analyser les choses à partir de soi-même et de regarder tous les paramètres dans leur complexité et dans leur ambiguïté. On utilisera alors une grille d’analyse que l’on doit désigner par l’expression de dialectique du parfois.

Dans le cas de la communauté internationale comme fiction utile, cette dialectique du parfois peut être présentée ainsi :

Parfois la communauté internationale dit vrai et refuse le mensonge

Parfois la communauté internationale dit faux et refuse la vérité

Parfois la communauté internationale dit vrai et dit faux en même temps.

Parfois la communauté internationale ne dit ni vrai ni faux.

 Pour appliquer cette dialectique, il est important de savoir qu’elle ne concerne pas seulement la parole de la communauté internationale, mais aussi son jugement et son action. Il faut être solide et serein en soi-même pour savoir déceler à quel moment faire fonctionner l’une ou l’autre des dimensions du « parfois » dans la perception que l’on a de la parole, du jugement et de l’action de la communauté internationale, avec justesse. La solidité et la sérénité dont il est question ont un nom : la consistance intérieure et la liberté de pensée pour mener une analyse dont le seul parti-pris acceptable est celui des intérêts vitaux de son propre pays.

Sans cette consistance intérieure, sans cette liberté de penser par soi-même et pour la concrétisation de ses propres idées-forces dans l’intérêt de son propre pays dans son ensemble, il est hasardeux de confier à ce qu’on appelle la communauté internationale l’accompagnement et l’arbitrage des conflits politiques de sa propre nation.

C’est cette erreur globale que le monde politique de la République Démocratique du Congo commet depuis des décennies.    

Le temps d’inventer des solutions congolaises aux problèmes du Congo

La première grande dimension de cette erreur de la classe politique congolaise, c’est de manquer de centre de gravité intérieur à partir duquel elle fait appel à la communauté internationale dans les problèmes politiques du Congo. Elle n’a pas la force de se penser elle-même selon les principes fondamentaux que tout Etat sérieux doit mettre en œuvre dans ses relations avec le monde extérieur. Notamment :

  • Le principe responsabilité : savoir qu’en toute chose, ce que l’on veut et ce que l’on fait dépend de soi-même et de la manière dont on s’organise pour manifester ses forces d’être et ses capacités d’action, de manière concrète, pragmatique.
  • Le principe utopie : penser et vivre son destin à partir de grandes utopies, de grands desseins et de grandes ambitions que l’on déploie pour imposer de soi une grande et forte image dans le monde.
  • Le principe solidarité : travailler avec toutes les forces vives de la nation et dans la solidité d’une identité nationale construite sur des forces d’identités tribales unies pour un projet d’un être-ensemble fertile.
  • Le principe novation : développer une dynamique de créativité pour affronter les situations avec de solutions nouvelles, voire inattendues.

Depuis l’indépendance, l’absence de sensibilité à ces principes et à leur cohérence à fait que la classe politique congolaise se tourne toujours vers la communauté internationale pour être accompagnée et subir l’arbitrage de facilitateurs proposés par des instances qui n’ont pas souvent une idée claire sur ce que le Congo veut être et réaliser comme Etat dans l’ordre mondial actuel. Quand des médiateurs et les facilitateurs étrangers arrivent, ils ont en face d’eux des hommes politiques dépourvus de consistance intérieure et de cohérence logique dans ce qu’ils peuvent faire ensemble. Les arbitres sont dépaysés et leur jugement est obscurci au point qu’ils finissent par jeter l’éponge.

La deuxième grande dimension de l’erreur de la classe politique congolaise, c’est de ne pas voir que la communauté internationale est elle-même déjà « congolisée » quand elle traite de problèmes du Congo. Dire que la communauté internationale est déjà « congolisée » signifie qu’elle est fragmentée en réseaux et factions qui manquent de cohérence et  de capacité d’agir ensemble en vue d’un même projet.

C’est dans cette fragmentation, cette incohérence et cette absence de dynamique d’action commune que s’inscrit la pertinence de la dialectique du parfois.

On l’a vu au temps de Mobutu : des fois la France condamnait une décision politique zaïroise et menaçait le Zaïre des sanctions internationales et Mobutu recevait en même temps le soutien de la Belgique avec des déclarations d’amour de la bouche même du Premier Ministre belge, comme le fit W. Mertens il y a des décennies déjà. Quand l’Américain Richardson est venu signifier au Maréchal qu’il n’aurait plus de soutien des Etats-Unis et qu’il devait quitter le pouvoir, Jacques Chirac a réaffirmé au président congolais tout son appui pour qu’il reste à la tête du Zaïre, avec la promesse d’intervenir auprès du pouvoir américain pour « arranger » la situation. La Belgique a pu être traitée de petit pays par Mobutu grâce aux garanties de la fidélité américaine à la politique du pays du Grand Fleuve.

Tout cela signifie qu’il n’y a pas eu une vision commune des grandes puissances contre le chef d’Etat zaïrois. Celui-ci a pu jouer une puissance contre l’autre sans problème.

En plus, les entités que l’on désigne par le terme de communauté internationale ne se trouvent pas à un même niveau de compréhension des situations à problème ni à un même niveau d’analyse de ce qui est spécifique au Congo. L’ancien colonisateur belge ne voit pas le Congo à la même échelle d’intérêt que la puissance américaine. La France confond tellement le Congo avec son pré-carré qu’on se demande si les idiosyncrasies congolaises et les subtilités politiques de nos terroirs peuvent lui être totalement transparentes. Quand on ajoute à cela les situations des structures financières de chaque pays et les poids différents des trusts capitalistes de chacune des puissances au Congo, il est difficile de s’attendre à une entente sereine de l’Occident comme un bloc monolithique face au présent et à l’avenir de la RDC. Les choses se compliquent plus encore lorsqu’on considère les intérêts des puissances émergentes comme la Chine et l’Inde en Afrique ainsi que les attentes et les intérêts du Japon face aux richesses congolaises.

Dans ce contexte disloqué, attendre une réponse unique de la communauté internationale à la crise politique actuelle de notre pays est un leurre. Il n’y a qu’à voir la différence entre la fermeté des Etats-Unis sur le respect de la Constitution par le président Joseph Kabila et le louvoiement des forces de l’ombre dans l’Union Européenne pour savoir qu’une entente entre politiciens congolais sur ce qu’il y a lieu de faire pour sortir de la crise est impossible rien qu’en misant sur les conseils venus de l’extérieur.

Faute d’une analyse de la situation congolaise par les Congolais eux-mêmes comme force unie autour des intérêts de leur pays, il n’est pas possible que la communauté internationale trouve une solution unique qui rassemblerait les Congolais qui n’ont pas eux-mêmes de consistance intérieure pour affronter les problèmes à l’interne. Quand bien-même la communauté internationale aurait la possibilité d’accompagner la crise congolaise et de dirimer les débats entre Congolais, les perceptions du Congo que chaque membre de cette communautés a comporte tellement de possibilités de vérité et de mensonge, de lumière et d’ombre, d’exactitude et d’erreur, de salut et de damnation que la dialectique du parfois que l’on mettrait en jeu pour les analyser rendrait le problème infiniment opaque.

Faire une absolue confiance à l’accompagnement et à l’arbitrage de la crise politique congolaise par  les puissances occidentales ou par n’importe quelle puissance mondiale extérieure au Congo serait une erreur monumentale. C’est cette erreur, la troisième, que commettent les politiciens congolais. Ils n’ont pas une maîtrise suffisante de la dialectique du parfois dans sa complexité pour comprendre que la solution aux problèmes congolais doit être congolaise et qu’elle commence par une conversion du Congo à ses propres intérêts, selon les quatre principes de responsabilité, d’utopie, de solidarité et de novation.

Toutes les solutions qui n’obéiraient pas à cette trame du sérieux des Congolais eux-mêmes par rapport à eux-mêmes seraient de la fiction semblable à la fiction de la communauté internationale elle-même.

Comment peut-on manifester le sérieux des Congolais par rapport à eux-mêmes, dans la situation actuelle d’un dialogue politique qui est bloqué complètement ?

En considérant les différents niveaux d’un dialogue qui se voudrait solide et fertile, le sérieux serait de le faire jouer à toutes les échelles où les blocages peuvent sauter à partir de l’honnêteté, de la consistance intérieure et du souci de la nation dont les acteurs politiques devront faire montre :

  • L’échelle de la rencontre directe entre le président de la République, Joseph Kabila et l’opposant principal, Etienne Tshisekedi. S’ils sont incapables de se parler face à face et de se dire face à face les vérités susceptibles de faire triompher le sens qu’ils ont de la destinée du Congo, rien ne sert d’imaginer que le Congo a des chefs à la hauteur de la situation. Le peuple congolais ferait mieux de les oublier et de les plonger ipso facto dans les poubelles de l’histoire. C’est maintenant ou jamais que Kabila et Tshisekedi doivent sortir du petit jeu des rencontres entre leurs subalternes afin de sauver la nation congolaise par leur engagement dans un dialogue directe et responsable, les yeux dans les yeux.
  • L’échelle des responsables politiques qui ont le souci du Congo et de la destinée congolaise. Ils devraient mettre leurs intérêts individuels en berne pour faire briller l’intérêt de la nation au ciel des utopies du peuple.
  • L’échelle des discussions citoyennes entre toutes les forces vives de la nation. Cela peut et doit se faire dans  une perspective qui situe les problèmes au-delà des querelles politiciennes partisanes. Tous nos terroirs entreraient dans des recherches profondes sur les solutions à la crise politique de notre pays, solidairement.
  • L’échelle du dialogue national à la sénégalaise, où chaque citoyen peut s’adresser directement au président de la République à une occasion déterminée, à travers les médias ou à travers les périodes de tournées présidentielles dans le pays.
  • L’échelle des heures de vérité entre les élus nationaux et leurs électeurs ou entre les élus eux-mêmes sur des questions d’intérêt général pour sauver le pays avec de solutions innovantes.

Quand on cherche des solutions congolaises aux problèmes de la nation congolaise, faire jouer tous ces niveaux de dialogue évite de donner à la communauté internationale plus de place qu’il ne faut dans la crise politique au Congo et de réduire son rôle à celui de vrais amis qui aident les Congolais à se rencontrer pour discuter en profondeur et en vérité, avec confiance et sérénité pour bâtir un pays plus beau qu’avant. Pour savoir qui sont les vrais amis et qui sont les faux, il faudra voir qui, parmi les membres de la communauté internationale au chevet du Congo, sont vraiment capables d’unir les Congolais et qui cherchent à les diviser par des conseils fallacieux où la politique se pense et se vit en termes de violence, de conservation du pouvoir à tout prix et de destruction du tissu social national dans le goût de l’avoir pour détruire l’être.    

Le temps de la lucidité est venu pour la classe politique congolaise et pour la nation tout entière.   

fait le 14/09/2016

Professeur KA MANA

Vendredi, septembre 16, 2016 - 11:19

Depuis que le Président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila,  a convoqué ce qu’il a appelé un dialogue inclusif entre les forces politiques congolaises jusqu’à l’ouverture de la commission dite préparatoire de cette rencontre, un observateur attentif aux péripéties qui ont ponctué ce processus, jusqu’à l’ouverture réelle de ces assises en ce début du mois de septembre 2016, ne peut pas manquer d’être frappé par deux réalités qui sautent aux yeux.

Les deux réalités qui sautent aux yeux

Ces deux réalités sont les suivantes : d’abord le flou sémantique qui entoure le mot même de dialogue dans la bouche des acteurs politiques congolais ; ensuite le manque manifeste de boussole pour savoir où conduit  le dialogue et en fonction de quel projet de société crédible il se déroule.

Le flou sémantique où baigne le mot dialogue en RDC

Aujourd’hui, les politiciens congolais utilisent le mot dialogue sans lui donner le même sens ni en définir les mêmes enjeux.

Pour les uns, le dialogue met ensemble des forces antagonistes qui doivent se parler pour s’entendre sur les règles susceptibles de régir les prochaines élections. Cette fois-ci, on espère assister à un autre type d’organisation du choix de nos dirigeants par le peuple congolais lui-même, contrairement aux expériences passées où l’opacité et les manipulations innombrables ont faussé le processus dans son ensemble et dans la crédibilité de ses résultats. Le but est d’avoir des élections sereines, transparentes, honnêtes et incontestables.

Pour d’autres, l’enjeu essentiel n’est pas le processus électoral en tant que tel, mais son préalable : le respect de la Constitution de la République. Selon eux, le chef de l’Etat qui est en fin mandat devra avant tout dire clairement qu’il n’a pas l’intention de prolonger sa présence à la tête du pays par des astuces politiciennes ni de briguer un autre mandat en bonne et due forme.

Entre ces deux grandes tendances fortement affirmées, une large partie de la population espère que le dialogue servira à jouer cartes sur table et à aborder l’ensemble des problèmes qui se posent au pays sans les réduire aux conflits entre politiciens pour la conquête ou pour la conservation du pouvoir.

Après avoir adopté pendant longtemps une attitude de funambule sur une corde raide en s’enfermant dans un silence souverain et presque méprisant par rapport aux pugilats des politiciens congolais sur l’interprétation de la Constitution du pays face au mandat présidentiel, le chef de l’Etat a finalement manifesté son option fondamentale : durer à la tête de l’Etat. Avec cette option, il a rompu avec  ce qu’on croyait être le vrai langage de son silence : laisser les politiciens se déchirer entre eux et partir calmement à la fin de son deuxième mandat, comme beaucoup de ses soutiens politiques dans la communauté internationale lui conseillent de faire. En brouillant les pistes par une communication à double face, il a créé lui-même un double langage qui a rendu ses discours difficilement audibles quand il parle du dialogue. Il n’y a pas dialogue quand ce dont on parle change de face, de contenu et de sens au cours du processus censé mettre ensemble des personnes honnêtes en leur personnalité et claires dans leurs intentions

A bien regarder la situation congolaise, les positions actuelles face au dialogue ne sont pas de simples tendances différentes devant un même problème de fond. Il s’agit plutôt de systèmes de pensée irréconciliables,  de modes logiques qui échappent à toute cohérence d’ensemble. Tout se déploie dans des cadres cacophoniques où chacun parle une langue que d’autres ne comprennent pas et développe une vision que ceux qui sont en face ne sont pas en mesure de saisir, encore moins d’accepter.

Dans d’espoir d’arriver à faire parler une même langue aux protagonistes, à adopter un même langage et à s’intégrer dans une même logique de pensée, selon l’esprit de ce que les philosophes appellent aujourd’hui l’agir communicationnel crédible, l’Union Africaine a envoyé au Congo un facilitateur censé réussir une sortie de crise qui permettrait à la RDC de devenir un pays normal et respectueux des règles démocratiques dignes d’une nation moderne.

En réalité, ni les politiciens congolais engagés dans le processus du dialogue ni le facilitateur qui doit guider la marche de leur rencontre ne comprennent ce dont il s’agit vraiment.

Le camp des gouvernants actuels entend par dialogue un jeu de pièges et de manipulations des esprits pour faire croire qu’il ne s’agit pas de violer la Constitution congolaise ou de donner un nouveau mandat au Président de la République, alors que toute notre nation, à quelque niveau que l’on se situe, sait qu’il s’agit bel et bien de cela. Ce camp du pouvoir en place érige en dialogue un monologue tissé d’acrobaties juridiques et de galipettes sémantiques sur lesquelles personne n’est dupe, même pas les bénéficiaires du système eux-mêmes. A force d’être répétées comme des mantras pour faire comprendre au peuple autre chose que ce qu’elles disent, ces acrobaties et ces galipettes créent une nouvelle langue politique, un nouveau langage et une nouvelle logique dont les mots et l’articulation discursive échappent au bon sens de la population.

La classe politicienne de l’opposition comprend ce que le peuple comprend mais il l’utilise pour créer à son tour sa propre langue qui a fini par devenir incompréhensible et exaspérante. Leur nouvelle langue est celle de la division entre une opposition dite constitutionnelle et une opposition dite radicale. On raconte à la population qu’être dans l’opposition constitutionnelle, c’est participer au pouvoir en place sans être du pouvoir en place, prendre des postes de haute responsabilité au gouvernement en place sans être du gouvernement en place, aller au dialogue sans être dans le dialogue tel que le système en place le conçoit. Dans son bon sens, le peuple y perd son latin et se demande ce que ce charabia artificiel de l’opposition constitutionnelle veut vraiment dire et ce qu’il impulse comme vrai changement dans notre pays.

Quant à l’opposition dite radicale, c’est depuis longtemps qu’elle est en pré-dialogue avec le pouvoir en place, avec l’argent du pouvoir en place, dans de multiples rounds abondamment arrosés par les per diem au profit des délégués radicalement opposés au pouvoir en place. Et dès que le chemin s’éclaire et que le pouvoir en place croit avoir trouvé un terrain d’entente, l’opposition radicale se cabre et trouve toujours un motif pour tout faire capoter, avec un discours toujours plus radicalisé pour que rien n’avance. Cette attitude désoriente par son manque d’une cohérence que le mot dialogue suppose. Les populations ne peuvent pas ne pas avoir l’impression que ce que l’opposition veut dans son propre projet de dialogue, ce n’est pas vraiment le dialogue mais le départ pur et simple du Président pour que le système actuel signe sa propre mort au profit des opposants radicaux. Un suicide en bonne et due forme, en somme, après avoir dépensé des millions de dollars pour trouver une solution négociée avec l’opposition radicale sans y parvenir.

En pensant de cette manière, l’opposition radicale fait montre d’un effarent manque de mémoire politique. Elle a, en fait, une mémoire courte : elle a oublié qu’elle s’est proclamée victorieuse au cours des élections précédentes de 2006 et de 2011 sans jamais accéder à ce qu’elle appelle elle-même l’imperium, c’est-à-dire des moyens réels militaires, sécuritaires, juridiques et populaires d’exercer le pouvoir d’’Etat. En recommençant à parler la même langue, à agiter les mêmes mantras de langage dérisoire et à articuler la même logique destinée à montrer qu’elle a les capacités de faire partir le Chef de l’Etat, cette fois par suicide politique, elle se paie de mots et laisse de marbre le système en place qui ne comprend pas l’espèce de charivari sans force que déploie l’opposition radicale.

Quant au médiateur venu pour faire parler entre eux des gens qui ne parlent pas la même langue et n’ont manifestement pas le même langage ni la même logique, il est sourd, autiste et somnambule. Il n’a rien entendu à l’imbroglio congolais et à la marre où il nage maintenant. Il est enfermé dans ses propres rêves, grisé sans doute par l’argent qu’il gagne dans sa mission, même s’il ne comprend pas qu’il s’agit d’une mission impossible dans le contexte d’un Congo où les politiciens n’ont ni une culture de l’intérêt national ni l’habitude de réfléchir correctement sur la destinée de leur pays dans le monde. C’est ainsi qu’il a une démarche complètement somnambulique : il se parle à lui-même dans son sommeil en croyant être dans la réalité de la classe politique congolaise.

Dans une politique sans boussole communautaire

La deuxième chose qui ne peut échapper à un analyste attentif aux manières d’agir des politiciens congolais, c’est qu’ils n’ont pas de boussole pour savoir où ils vont et vers où ils veulent conduire le pays. Le système politique en place donne l’impression de n’avoir pas d’autre projet que de rester en place tout simplement parce qu’il est déjà en place, sans se demander à quoi cela sert d’être en place quand on n’a pas un vent favorable qui porte un projet de société capable de faire rêver un peuple et de l’engager dans une vaste ambition en laquelle il se reconnaîtrait. On chercherait en vain dans le discours des ténors du pouvoir en place des repères pour un avenir meilleur, des outils globaux pour construire ce qu’ils appellent eux-mêmes la révolution de la modernité et la perspective d’émergence. Si un analyste se donne la peine de scruter le discours du système en place qui dirige le Congo, il sera frappé par la monotonie des thèmes abordés, leur rumination permanente et le décalage où il est enfermé par rapport aux quêtes et aux rêves des populations. Le système ne prend pas la peine de se regarder dans le miroir de son  peuple et de ses attentes véritables. Semblable à la célèbre femme chantée par M’Bilia Bel dans la célèbre chanson de Tabou Ley, les politiciens au pouvoir admirent la beauté de leur action dans leur propre miroir, alors que la véritable beauté se mesure à la façon dont ceux qui te regardent t’apprécient et te jugent. Jusqu’ici, aucune évaluation du régime dans ses propres réalisations comme souffle d’un grand pays n’est vraiment faite dans un débat public avec le peuple congolais. Sans une telle démarche d’évaluation,  sereine et objective, il est difficile de convaincre le peuple que l’on a une boussole sûre pour orienter le pays vers un avenir d’émergence et de révolution de la modernité.

C’est sur cette absence de bilan global positif et de boussole fiable vers l’avenir que l’opposition surfe. Elle peut alors accueillir comme le Messie celui qu’elle appelle Leader Maximo et Opposant historique, sans même se rendre compte que  l’âge et l’absence de force physique ne permettent pas de miser sur lui comme boussole pour l’avenir. On s’accroche ainsi à un Mythe magnifique et on refuse de voir qu’autour du Mythe s’ouvre un vide dangereux. Ceux qui l’entourent sont pour la plupart des caciques qui ont travaillé pour le régime en place et qui n’ont pas en eux-mêmes la puissance d’une mythologie populaire comme celle du Leader Maximo de l’opposition radicale. Tout se passe comme si les animateurs de cette opposition s’enchantent du passé au lieu d’enchanter l’avenir. On ne voit pas leur boussole, encore moins leur projet crédible de société une fois qu’ils auront obtenu le départ du Chef d’Etat actuel. Gouverneront-ils avec des slogans et des incantations mirifiques là où le peuple congolais veut une gouvernance avec résultats immédiats ? 

Quant à l’opposition constitutionnelle, elle mise maintenant sur une hypothétique nouvelle transition politique pour recueillir comme une manne du ciel les dividendes des dispositions de notre Constitution sur la continuité de l’Etat en cas de vacance du pouvoir. Cette disposition n’est pas une boussole à long terme ni un projet d’avenir, d’autant plus qu’elle est verrouillée par une autre disposition qui stipule que le Chef de l’Etat est en place jusqu’à l’élection de son successeur.

L’interprétation de ces dispositions de notre Constitution brouille plus la situation du dialogue entre les politiciens qu’elle n’éclaire l’horizon du futur. Chacun tire la couverture de son côté et laisse nue une population qui ne sait pas à quel saint se vouer aujourd’hui.

    L’impossible réussite d’un dialogue vicié

En termes de visée du futur, la situation est la suivante : au moment où le camp du pouvoir en place n’a pas d’avenir électoral sûr et clairement visible, l’opposition radicale se crée l’avenir en rentrant dans le passé mythique de l’anti-mobutisme pendant que l’opposition constitutionnelle se berce d’illusions en croyant qu’elle représente une alternative alors qu’elle n’est qu’une faible dynamique d’appoint au système régnant. Quant au Chef de l’Etat, il sait qu’il joue tout son avenir politique maintenant et qu’il n’a comme possibilité de rester en place que deux cartes majeures : les forces armées qu’il contrôle et l’infinie corruptibilité de l’homme congolais face à l’argent. Il utilisera sans doute ces cartes contre vents et marées, à moins que la communauté internationale, qui a un grand pouvoir de faiseur de Rois au Congo et une armée d’occupation que représente la MONUSCO n’en décide autrement.

Comment dialogue-t-on dans un tel contexte ? On ne dialogue pas, on bluffe. C’est cette dynamique de bluff politique permanent que l’on appelle dialogue en RDC.

Il est important de noter que dans une telle  situation de flou sémantique et d’absence de boussole et de projet d’action face à l’avenir, il est difficile d’espérer du bluff politique une solution aux problèmes qui se posent à la société congolaise actuellement. Les politiciens sont convaincus que ces problèmes sont essentiellement politiques et qu’ils peuvent être résolus avec des ruses politiciennes, avec une dévolution du pouvoir par les tricheries et les manigances des alliances pour se diviser le gâteau national et jouir de tous les avantages matériels et immatériels que la participation au pouvoir politique accorde.

Si on analyse la réalité du point de vue de leur vision fondamentale, la politique telle qu’elle se vit en RD Congo ne mènera à rien. A rien de grand. A rien de beau. A rien de véritablement fertile pour les populations du Congo. Elle restera ce qu’elle est maintenant : une question de ventre et de bas-ventre, et pas du tout une question d’intelligence et de valeurs.

C’est cela que le facilitateur n’a pas compris. Il croit que la solution aux problèmes du Congo est entre les mains des politiciens alors que ce sont les politiciens eux-mêmes qui sont le problème actuel du Congo. Ils nagent dans une sphère de vie coupée de la sphère où les populations cherchent à construire le pays dans une ambition nouvelle : donner du Congo l’image que ses richesses humaines et naturelles donnent comme espérance et comme force de vie à chaque Congolaise et à chaque Congolais.

Tant qu’il n’y aura pas un dialogue citoyen qui se situe à ce niveau de profondeur des espérances congolaises, les politiciens tourneront en rond et s’enfermeront dans leur politique du vide. Il faut que le peuple congolais refuse cette perspective et comprenne ce qu’ont compris les chercheurs de l’organisation internationale Interpeace quand ils pensent que les actions destinées à résoudre le problème du Congo « sont majoritairement placées au niveau politique ou elles ne prennent pas suffisamment compte du rôle que les populations elles-mêmes pourraient jouer dans la reconstruction de la cohésion et de l’harmonie sociales »[1]. Il est temps de changer complètement d’orientation.

De la fécondité du dialogue citoyen : un changement d’orientation  

Le refus de cette perspective du bluff que l’on appelle dialogue au Congo concerne une autre manière de voir, de concevoir et de vivre la politique dans notre pays. La première manière est de sortir de l’agitation politicienne pour se concentrer sur ce qu’il convient de faire pour sortir de l’imbroglio dans lequel les politiciens ont mis le pays aujourd’hui. La deuxième manière est d’engager une réconciliation nationale authentique et intégrale, à partir de nos populations elles-mêmes qui savent ce dont elles besoin et quel sens elles veulent donner à leur avenir.

Sortir de l’agitation de la politique politicienne

Si le peuple Congolais savait à quel point, dans les assises politiciennes qui s’organisent au Congo, c’est l’argent qui conditionne et oriente les décisions prises et les choix faits par les délégués, il cesserait définitivement de faire dépendre son destin de la réussite ou de l’échec de telles assises. Il comprendrait  que dans un grand pays, c’est au peuple qu’il revient de s’affirmer comme un grand peuple par sa capacité à construire son destin dans des associations, des regroupements, des organisations et des initiatives locales pour trouver des solutions aux problèmes des terroirs locaux. C’est à ce niveau que des instances de dialogue doivent se tenir, dans l’intensification d’une culture de cohésion sociale fondée sur les capacités locales. Cette culture ferait comprendre à chaque citoyen et à chaque citoyenne qu’il est et qu’il vit parmi ses semblables pour organiser et lancer des initiatives fertiles en vue de sortir son terroir de ses problèmes de fond.

En RDC, nous n’avons pas encore construit cette culture de l’engagement dans la lutte contre les problèmes là où chacun, chacune, a le pouvoir de les changer avec les autres, pour le bonheur communautaire. C’est cette culture qu’il est urgent aujourd’hui de faire émerger, sans laisser les populations croire que leur salut est entre les mains de politiciens qui décident de tout à partir de Kinshasa, quand bien même ils ne contrôleraient pas de vastes zones du territoire qui sont aux mains des rebelles et des révoltés de tout genre, comme à l’est du pays aujourd’hui.

Faire prendre conscience du pouvoir de changement qui couve dans les cerveaux et les cœurs de chaque citoyen, cela casserait dans l’Homme congolais la dictature du ventre et le despotisme du bas-ventre qui agitent les instincts des politiciens et animent leurs choix politiques au niveau des instances comme celles des dialogues noyautés et manipulés. Pour le peuple, il est bon de laisser les morts enterrer leurs morts dans  les agitations politiciennes. L’essentiel est ailleurs : dans la responsabilité personnelle et communautaire partout où l’on a le pouvoir d’agir pour faire avancer les choses dans le bon sens et construire une société du bon sens au service de l’avenir dans des projets conçus et réalisés au sein des dialogues qui seraient des dialogues citoyens. C’est-à-dire des lieux où l’on parle en donnant le même sens aux mêmes mots, en s’accordant sur la manière d’agir ensemble pour les mêmes causes et les mêmes intérêts, en brassant ensemble les mêmes utopies au service de la communauté. Le temps est venu de lancer des dialogues citoyens de ce type partout au Congo, au lieu de faire croire à nos populations que les politiciens vont résoudre les problèmes du pays avec leurs langages  disloqués, leurs imaginaires viciés et leurs logiques pathologiques. Si les politiciens tiennent à changer le Congo profondément et positivement, qu’ils commencent par participer aux dialogues citoyens pour s’imprégner de vrais problèmes de leurs populations et en parler en connaissance de cause. Sans cette expérience de base, ils ne seront que des cymbales qui retentissent pour ne rien dire, pour ne rien faire dans des forums qui brassent l’argent au service des égoïsmes sans consistance face au destin du pays et à la destinée de nos  populations.

            Pour une réconciliation nationale authentique et intégrale

Il y a quelques mois, j’ai reçu à Goma un prédicateur itinérant qui était en campagne pour une réconciliation nationale authentique et intégrale. Il m’a dit qu’à ses yeux, ce sont les fondements mêmes de la nation congolaise qui se sont effondrés aujourd’hui. Même si ce visiteur mélangeait tout dans une  religiosité un peu trop concentrée sur la conversion à sa propre religion, il avait saisi quelque chose de profondément juste. A savoir que l’enjeu de tout dialogue pour sauver une nation est dans les fondements sur lesquels cette nation repose. Tout le problème au Congo est de savoir quels sont ces fondements qui nous unissent aujourd’hui indépendamment du sort qui nous a rassemblés dans une même niche géographique.

A mes yeux, les fondements sont moins derrière nous que devant nous : dans un projet national d’ensemble que nous devons maintenant nous donner comme tâche pour ce que nous voulons comme le Congo de notre volonté, de notre unité, de notre liberté et de notre grandeur. Il s’agit de répondre à la question suivante : quel Congo voulons-nous vraiment et comment allons-nous le construire ?

Dans une nation confrontée à des identités disloquées et souvent agitées par des haines et des guerres à répétition, cette question nous fait sortir de nos terroirs pour penser, vivre, rêver et construire ensemble le Congo, avec de nouvelles valeurs de vie fondatrices de notre communauté nationale, de nouvelles rationalités organisatrices de notre gouvernance globale et de nouvelles dynamiques de sens qui ouvrent un horizon d’un Congo digne de nouveaux Hommes congolais que nous devons devenir. Il faut une nouvelle conscience de ce que nous devons être et de ce que nous devons imaginer comme destinée. Des dialogues de nos terroirs, nous passerions à des dialogues citoyens à des niveaux plus élevés de nos capitales provinciales avant de nous rencontrer dans une instance nouvelle au cœur de la capitale de notre pays, pour affirmer notre être-ensemble et notre volonté d’agir ensemble pour un autre Congo possible, pas celui de petites ambitions politiciennes, mais de notre vision collective d’avoir un pays qui serait véritablement réconcilié avec tous ses terroirs et poussé par un souffle nouveau à devenir le cœur de l’Afrique nouvelle et le moteur de la nouvelle histoire africaine. Notre être congolais authentique est dans ce souffle qui exige une réconciliation intégrale, une réconciliation qui ne se réduit pas aux politicailleries insignifiantes, encore moins aux pièges des dialogues politiciens sans enjeux pour l’avenir véritable et profond de notre pays. C’est-à-dire l’avenir de citoyens libres, unis, créateurs d’une grande destinée et d’un rayonnement fascinant pour notre nation et pour toute l’Afrique dans le monde.

Goma, le 3 août 2016

 

 

 

 

[1] Interpeace, Manipulation des identités et stéréotypes, Enjeux et défis pour la paix dans la région des Grands Lacs, Nairobi, 2013, p. 10.

Province du Nord-Kivu security/ Pole Institute Blog
Mercredi, août 31, 2016 - 08:48

Kä Mana

Il me semble utile et important de réfléchir aujourd’hui sur la tragédie sanglante de Beni du point de vue de ses enjeux vitaux pour notre nation, notamment : les enjeux de la sécurité de nos populations et de la défense de notre territoire. Une telle réflexion a pour devoir de mettre en lumière l’urgence de tirer les leçons de deux années d’atrocités innommables pour penser une réforme d’ensemble et une réorientation globale de nos forces de sécurité intérieure et extérieure.

Une alternative qui donne à penser

Depuis les premiers massacres commis sur de paisibles villageois qui ont vu subitement s’abattre sur eux l’apocalypse dans des cruautés inattendues et une sauvagerie inimaginable, cette urgence est dans tous les esprits et dans tous les souhaits de nos populations. Plus précisément : il n’y a pas un seul habitant de l’est de notre pays qui ne cherche pas à comprendre comment ce qui est arrivé est arrivé dans une zone où les forces de sécurité et de défense ont concentré leurs énergies militaires et leurs forces stratégiques, à côté de l’imposante présence de la MONUSCO dont la mission est d’accompagner les FARDC dans leur travail de sécurisation et de stabilisation du pays. En scrutant cette question, on est confronté à l’alternative suivante : ou nos forces de sécurité intérieure et extérieure sont aujourd’hui profondément défaillantes, malgré tout le discours public qui vante leurs mérites et leur engagement sur le terrain, ou c’est l’orientation même de leur mission et la vision de leur perception d’elles-mêmes qui posent problème.

Quel que soit le terme de l’alternative que l’on choisit, les calamités répétées de Beni mettent en lumière l’urgence de réfléchir à fond sur ce à quoi devraient servir aujourd’hui les formes armées, la police, les services de renseignement et toutes les instances qui s’occupent de la sécurité intérieure et extérieure de notre nation.

Une mauvaise vision de la sécurité

J’ai mené une micro-enquête parmi les jeunes de l’est du pays sur cette nécessité, autour de la question suivante : pourquoi une nation comme la République Démocratique du Congo doit-elle se doter d’une armée forte, d’une police efficace, de services de renseignement performants et d’institutions de sécurité énergiques ?

 Majoritairement, les réponses ont eu une tournure profondément militariste, en vue de la sécurité du pays.

  • Et qu’est-ce qu’est la sécurité du pays ? ai-je naïvement demandé.

Ma question suscita un crépitement intellectuel de paroles lancées comme des balles de la part des jeunes que j’ai interrogés.  Selon eux, la sécurité consiste fondamentalement en ceci :

  • Empêcher qu’un pays étranger vienne balkaniser notre nation et s’emparer de nos richesses.
  • Montrer que notre patrie peut frapper fort tout ennemi qui oserait s’attaquer à nos intérêts.
  • Nous faire respecter dans le monde par notre capacité de dissuasion, avec une bombe nucléaire, s’il le faut.
  • Ne pas permettre, armes à la main, que les décisions concernant notre pays  soient prises ailleurs que chez nous.
  • Disposer d’une armée modernisée, avec des troupes d’intervention  rapide partout, surtout aux frontières poreuses de notre pays.

La litanie fut longue et son avalanche coulait dans le même sens. Elle me fit comprendre à quel point le contexte de guerre subie par la RDC ces dernières années a forgé un imaginaire guerrier qui réduit la sécurité d’une nation à la force des armes.

On a même oublié que les armes s’achètent et que la dépendance d’un peuple à l’économie et au commerce d’engins de mort dans le monde appauvrit sa capacité à s’attaquer à d’autres domaines que moi, j’avais en esprit quand j’ai posé la question de notre sécurité. Notamment : les domaines du développement, de l’alimentation, de la santé,  de l’éducation, des infrastructures routières, de l’écologie, du souci des générations futures et de la capacité pour le Congo, à rayonner partout par ses richesses culturelles, éthiques, politiques et économiques.

Dans la chaleur de leurs ambitions guerrières, les jeunes ont aussi oublié que c’est l’organisation sociale où ces domaines sont prioritaires qui éloigne la guerre et le besoin des armes et non les armes et toutes les dépenses qu’on y consacre qui assurent le bonheur d’une société.

J’ai perçu ainsi un renversement de priorités dans l’intelligence que les générations montantes  se font au Congo de la sécurité pour les citoyens et pour notre pays lui-même dans son ensemble.

Une perspective plus vaste qu’on ne pense

Si cette vision n’était que celle d’un petit nombre de jeunes, il n’y aurait pas eu de quoi s’inquiéter outre mesure. On doit s’inquiéter quand on se rend compte que cette vision domine le discours public, l’orientation de la gouvernance et l’ensemble de l’imaginaire populaire dans notre nation, comme j’ai pu m’en rendre compte dans tous les milieux où j’ai discuté de notre sécurité. Qu’il s’agisse du monde universitaire où je vis chaque jour ou des sphères populaires comme les marchés, les Eglises et les milieux de réjouissances populaires, la sécurité du Congo se pense en termes de puissance militaire et tout semble s’orchestrer autour de cette puissance pour défendre le pays contre ses ennemis.

Il faut ajouter particulièrement ici que la vision militariste de la sécurité gangrène même  la manière dont le système politique pense sa mission dans notre société. Cette vision, c’est, pour les dirigeants du pays, de durer le plus possible à la tête de l’Etat et de pousser l’opposition politique à entrer dans la logique de confrontation, sans que la classe politique dans son ensemble se préoccupe des priorités et des intérêts qui fassent de la nation une aire de félicité et du bonheur d’être Congolais. Le pays devient ainsi un champ d’affrontement permanent où les services de défense et de sécurité s’arment à outrance pour mâter toutes velléités de révolte populaire ou de résistance individuelle. La sécurité devient alors la sécurité du système de pouvoir en place et non la sécurité du pays et de ses populations.

Ici aussi, il y a une inversion des priorités. Toute la gouvernance de l’Etat, toutes les ressources économiques et financières ainsi que toutes les possibilités d’enrichissement véritable des communautés risquent de se tourner fortement vers l’armement, au détriment du bonheur des populations. Si l’on considère que les maîtres du système se préoccupent plus d’accumuler l’argent et de s’enrichir à outrance en prévision de mauvais jours qui ne manqueront pas d’arriver tant les esprits sont déterminés par l’idée d’une guerre imminente ou lointaine qui peut tout faire basculer dans le chaos, on doit dire que l’orientation fondamentale de la vie dans le pays est la peur et non la paix.

C’est ainsi que l’Agence nationale de renseignements (ANR) est devenue essentiellement une agence d’investigation pour traquer et neutraliser toute menace individuelle ou communautaire qui pourrait peser sur l’ordre régnant, sans jamais se soucier des rôles aussi essentiels que ceux qui promeuvent l’engagement civique au service de la grandeur du pays. Notamment :

  • l’action éducative des personnes qui passent entre ses murs pour qu’elles comprennent en profondeur les choix du gouvernement au lieu de se voir soumises  à d’atroces tortures physiques et mentales ;
  • l’espionnage technologique pour l’avancement scientifique de la recherche en République Démocratique du Congo ;
  •  le lobbying pour placer les Congolais aux grands postes de responsabilité dans les institutions mondiales ;
  • et l’investigation pour connaître la mentalité des peuples qui font peur aux Congolais actuellement afin de  maîtriser les ressorts de leur univers imaginaire.

C’est ainsi que l’Armée est devenue pour les hauts officiers un lieu d’enrichissement personnel au détriment des troupes qui se démoralisent et se démobilisent face aux tâches de la défende du territoire et du maintien de l’ordre public.

La Police nationale se met à la même enseigne et devient un mouvement pour rançonner le petit peuple et entretenir un esprit de corruption généralisée, à l’intérieur comme aux frontières du pays.

Ce même esprit de corruption gangrène aussi les services chargés de protéger nos écosystèmes par la conservation de notre faune, de notre flore et de notre sous-sol. Dans ces domaines, les politiques publiques favorisent la prédation où se bradent nos espaces écologiques, encourageant ainsi la vénalité des gardiens chargés d’y faire respecter la loi.

Ajoutons qu’en RDC, les forces de l’ordre pénitentiaire ont fait des  prisons de notre pays des enfers pour ceux qui y sont enfermés, régulièrement ou de manière abusive, par un système juridique perçu globalement comme une structure sans crédibilité aux yeux de nos populations, au lieu d’en faire des espaces de reconstruction de la personnalité dans une perspective d’éthique citoyenne par des travaux d’intérêt collectif et d’expiation positive de peines.

Même des institutions comme les forces douanières qui doivent garantir la sécurité de la richesse de l’Etat sont complètement privatisées pour assurer l’enrichissement d’une certaine « classe de gens » dans la société.

On se trouve ainsi dans un désordre qui devient un mode d’être et de vivre, faisant du Congo un pays divisé contre lui-même.

Quand l’insécurité fait loi

Dans une ambiance où toutes les forces censées organiser la vie dans la société deviennent des structures de violence sur les populations, chaque citoyen se sent condamné à une insécurité individuelle grandissante due aux conditions politiques, économiques et financières dont il ne profite pas. La même insécurité s’empare des communautés locales qui, à l’instar des individus, se sentent affaiblies, démoralisées, humiliées et condamnées à une forme de dépression de l’être dont les conséquences sont le repli sur une identité peureuse et agressive, la méfiance face aux autres entités ethniques, le refus d’un vivre-ensemble au service des intérêts nationaux et le désarroi face à un système politique noyauté par des institutions d’oppression physique et mentale.

Les révoltes, les rébellions et les résistances de tous acabits ont leur terreau dans cette insécurité profonde. Quand un peuple a le sentiment qu’il est à la merci du pouvoir des armes, il se cabre et livre son destin à toutes les organisations qui, sous une forme ou une autre, lui promettent la liberté et la dignité comme piliers d’une véritable sécurité. Fausses promesses, espérances illusoires ou possibilités réelles, la soif de la liberté et de la dignité peut se transformer en dispositions psychiques de désordre et de chaos.

Ce sont ces dispositions des imaginaires humiliés qui nourrissent des tragédies comme celles de Beni. Ce sont elles qu’il convient de détruire par une nouvelle politique et une nouvelle économie de l’imaginaire, en repensant et en réorientant toutes les institutions  de sécurité intérieure dans le pays.

 

 

Dans quel sens faut-il aller ?

Il faut dans cette perspective privilégier les dimensions de la sécurité vitale de la société. Cela veut dire :

  • Promouvoir une culture éthique de la régénération du lien social entre les personnes, les communautés de terroir local et les grandes aires ethniques qui constituent le tissu de la nation.
  • Promouvoir une politique globale de santé, d’alimentation, d’éducation, d’administration et de valorisation d’une dynamique de transformation fondée sur une même volonté de faire du pays un espace de paix heureuse.
  • Promouvoir une économie globale organisée autour du souci du bonheur partagé, sans que les richesses de la nation soient concentrées entre les mains d’une minorité prédatrice.

Après la tragédie de Beni, Il est urgent que cette vision de la sécurité intérieure du pays prenne le pas sur  les forces de violence et les appareils idéologiques d’Etat qui s’en nourrissent. Sans cette réorientation fondamentale, il est à craindre que les révoltes, les rébellions et les résistances armées imposent leur loi dans l’espace public et embrasent à leur guise et selon leur rythme certains coins de notre nation.

Sécurité extérieure

Dans notre pays, la sécurité extérieure de la nation est fondée sur les alliances sous-tendues par le besoin de conservation du pouvoir au sein de la classe politique dirigeante et une diplomatie à géométrie variable face aux menaces extérieure perçues du point de vue purement militaire.

A l’échelle de notre positionnement géopolitique et géostratégique en Afrique, nous sommes dans un jeu de bascule où certains pays  voisins sont un temps perçus comme des ennemis et un autre temps comme des alliés, sans aucune ligne de démarquage visiblement claire, sauf peut-être celle des intérêts propres à la classe dirigeante, loin des nécessités vitales propres aux populations comme ensemble politiquement organisé. D’autres nations deviennent des amis ou des partenaires possibles dans les organisations régionales où notre poids politique, économique ou culturel est du second ordre. Nous sommes dans ces organisations, mais notre cœur est ailleurs, par manque de lisibilité de notre positionnement géopolitique et géostratégique.

A l’échelle mondiale, aucune vision pour séduire les autres nations ou rayonner partout en vue d’attirer des partenaires éventuels n’est visible dans une pensée globale dont chaque Congolais aurait une perception claire de la splendeur de sa nation.  On voit cette faiblesse dans quatre domaines :

  • Nous sommes un paradis écologique sans politique touristique rayonnante pour attirer les étrangers dans notre pays. Notre politique d’octroi de visas aux personnes qui veulent venir chez nous est plus dictée par la peur et la méfiance face aux autres que par le souci de les séduire et de leur ouvrir les magnificences de notre pays. Notre administration n’est pas conçue pour accueillir les touristes, leur faciliter le déplacement chez nous et les pousser vers les niches écologiques où ils peuvent dépenser le plus possible leur argent au bénéfice de Congolaises et des Congolais. En fait, nous ne savons pas « vendre » l’image positive du Congo dans toutes les splendeurs qui peuvent fasciner et « inouïr » les étrangers, pour ainsi dire.
  •  Nous sommes un miracle géologique sans une politique d’inventivité et d’innovation pour la  mise en valeur économique de notre sol et de notre sous-sol dont nous pouvons transformer les richesses sur place et offrir au monde notre génie scientifique. A ce manque d’imagination économique et technologique se greffent un esprit de tracasserie administrative et un esprit généralisé de corruption qui découragent tout investisseur sérieux. Seuls s’aventurent dans notre jungle les prédateurs mal famés et les vampires sans foi ni loi qui s’allient aux prédateurs et aux vampires locaux pour une économie de sorcellerie qui mange le souffle vital de nos populations. Même entre nous, la vie économique n’est pas une vie d’un génie créateur national qui crée des emplois par la force de notre esprit. Aucun Congolais n’est sur la liste mondiale de grandes richesses. Ni dans la création d’entreprises et de trusts internationaux, ni dans l’accumulation du profit dans l’économie mondiale de marché dont la rationalité domine la planète, on ne trouve un Congolais qui compte vraiment. On ne nous trouve largement que dans l’économie de la jouissance, du mensonge et de l’escroquerie de basse échelle. Au lieu de créer une grande économie d’invention et d’innovation, c’est la politique qui intéresse des pseudo-riches qui, sans vergogne, siphonnent les caisses de l’Etat.
  • Nous sommes sans doute le pays qui sème sur son territoire le plus grand nombre d’universités au kilomètre carré en Afrique, mais nous n’avons aucune politique d’enseignement et de recherche qui placerait nos structures de formation supérieure au plus haut niveau du classement africain des institutions éducatives de qualité. Ce n’est pas dans cet état que nous pourrions attirer le plus grand nombre possible d’étudiants étrangers et élever le niveau de nos étudiants et de nos chercheurs à l’échelle de la compétition mondiale.
  • Nous sommes le pays de la joie de vivre et du bonheur étincelant, selon une certaine réputation acquise depuis de longues décennies, mais nous n’avons pas de structures de dimension mondiale pour le déploiement de nos richesses culturelles dans le domaine de l’art, de la musique et des lettres. Nous dépendons principalement des promoteurs et des éditeurs étrangers, faute d’une politique culturelle solidement implantée chez nous.

La sécurité extérieure d’une nation, c’est plus dans la solidité de ces domaines où nous sommes faibles qu’elle se construit que dans l’accumulation des instruments de violence et des armes de guerre qui ne peuvent même pas assurer un certain calme dans un pays dont le lien social et le tissu vital sont fragmentés. L’histoire de l’Afrique est pleine des récits de chefs d’Etat qui s’étaient armés jusqu’aux dents et ambitionnaient même  d’avoir leur arme atomique avant de se faire abattre par leurs ennemis en plein jour ou de se faire chasser du pouvoir par des puissances extérieures. Leur erreur, c’était d’avoir cru que la sécurité de leurs pays dépendait de leurs armes dans un continent africain sans unité idéologique ni structures militaires communes destinées à défendre l’ensemble du continent comme puissance face aux pays qui sont, eux, unis, organisés pour dominer les institutions internationales et imposer leur vision des réalités mondiales partout.

Actuellement, tout le monde sait que la sécurité d’un pays n’est pas dans l’abondance de ses armées, mais dans la fécondité globale de sa matière grise.

Je n’ai jamais oublié une phrase d’Ernesto Sabato, un écrivain argentin qui vécut pendant ses années universitaires la tragédie sanglante  que la dictature militaire fit vivre à la jeunesse de son pays dans d’indicibles atrocités. Sabato écrit :

« La seule chose qui nous sauva du mépris universel, ce fut le haut niveau de nos professeurs, ingénieurs, biologistes, médecins, physiciens, mathématiciens, astronomes, écrivains et artistes qui étaient invités partout dans le monde, ce qui nous plaçait au-dessus de pays hautement développés. »

Depuis que j’ai lu cette phrase, je dis toujours aux jeunes que la sécurité extérieure à promouvoir pour un pays, c’est le rayonnement de son intelligence, de ses cerveaux créateurs et des valeurs de base dont il illumine le monde. C’est cela qui impose respect et considération aux autres peuples. Cela et  non l’agitation politicienne ou la force militaire.

Aujourd’hui, notre pays s’est enfermé dans l’illusion militariste, en dehors de toute possibilité de développer l’intelligence sociale et l’éthique des valeurs relationnelles fortes qui inspirent confiance. Signe qui ne trompe pas : le pays n’a même pas une Académie nationale des sciences où peuvent s’épanouir des professeurs, ingénieurs, biologistes, médecins, physiciens, mathématiciens, astronomes et écrivains de très haut niveau. Comment assurer alors l’esprit d’émergence et de développement qui pourrait enrichir le Congo et le laisser se faire féconder par d’autres pays  dans un esprit de renaissance africaine pour une altermondialisation créatrice, vraie garantie d’une paix mondiale dans les turbulences de l’Histoire ?

Si à tout moment notre pays est victime d’agressions extérieures et de hordes de tueurs venus de l’étranger, ce n’est pas parce que les moyens militaires nous manquent. C’est essentiellement parce que nous manque l’intelligence de faire les choix qui assurent la vraie sécurité aux nations :

  • Le choix d’une vie démocratique qui nous insère dans le circuit mondial des démocraties liées les unes aux autres.
  • Le choix d’ouvertures économiques et financières qui nous enrichissent véritablement et libèrent notre génie créateur et innovateur.
  •  Le choix de nous doter de structures solides de formation humaine par la création et l’animation de hauts lieux de la connaissance et du savoir.
  • Le choix de la culture de la grandeur dans un imaginaire de liberté et de valorisation de nous-mêmes dans nos manières d’être et de vivre.
  • Le choix d’engager notre nation sur la voie de l’émergence ici et maintenant.
  • Le choix de naître réellement à l’avenir que nous voulons comme peuple de paix et de bonheur.

L’impératif, c’est de nous consacrer à faire ces choix et de les fertiliser en nous. Nos forces armées, notre agence de renseignements, nos structures de police, nos organisations de sécurité économique et d’espionnage scientifique ou technologique, c’est sur la base de ces exigences fondamentales qu’il faut les repenser et les réorienter pour notre sécurité extérieure. Nous disposerions ainsi d’un paradigme de la paix qui nous sortirait définitivement de la barbarie des guerres et de la sauvagerie des groupes armés.

Après les tragédies de Beni, nous savons maintenant que c’est dans cette direction qu’il faut conduire le pays et éduquer l’esprit de nos populations en République Démocratique du Congo.

 

Kä Mana

Jeudi, août 18, 2016 - 12:42

Des questions sans réponses convaincantes

            A force  d’être confrontées aux massacres toujours recommencés et à l’impuissance des pouvoirs publics pour en enrayer la mécanique destructrice et neutraliser les hordes de la mort, les populations de la région de Béni et tout le peuple de la République Démocratique du Congo n’ont aujourd’hui dans l’esprit qu’une seule question qui compte vraiment : que faut-il faire pour arrêter les carnages et juguler la peur et l’insécurité qui terrorisent les esprits et révoltent toute la nation ?

 Derrière cette question se profilent beaucoup d’autres qui restent sans réponses claires actuellement, malgré les intarissables explications du gouvernement sur ces événements macabres et les analyses contradictoires des experts à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale :

-           Qui est vraiment derrière les innombrables et mystérieux carnages de Beni ?

            -           Quels objectifs les criminels qui massacrent les innocents et égorgent les paisibles citoyens recherchent-ils vraiment ?

            -           Pourquoi nos forces de sécurité n’arrivent-elles pas vraiment à briser les ressorts des groupes de tueurs dont les méthodes sont pourtant visibles depuis deux ans déjà ?

            -           Comment se fait-il que la coopération entre les FARDC et les troupes de la MONUSCO n’arrivent pas, grâce à l’armement et aux stratégies modernes de combat, à vaincre sur le terrain ou à dissuader des barbares armés de machettes et de gourdins.

Des réponses troublantes                          

Face à ces questions, on entend depuis de longs mois des réponses  qui vont dans tous les sens et obscurcissent plus le problème qu’elles ne l’éclairent.

La réponse  la plus régulièrement entendue désigne les rebelles ougandais de l’ADF- NALU comme les auteurs des tueries à Beni. Au début, cette réponse semblait convaincre les esprits et on attendait des forces armées congolaises une riposte adéquate pour mettre ces rebelles hors d’état de nuire, une fois pour toutes. La neutralisation des criminels étrangers sur notre terre  paraissait à portée de main après la puissance de feu des FARDC soutenues par la brigade internationale et les troupes de la MONUSCO dans la confrontation avec le M23, il n’y a pas si longtemps. Rien ne laissait présager que les ADF-NALU avaient de longs jours devant eux pour commettre sur notre sol des carnages horribles dans des opérations spectaculaires complètement insensées. Les interventions publiques du Chef de l’Etat congolais et du porte-parole du gouvernement étaient porteuses d’espoir et leur fermeté sécurisait les esprits. Curieusement, chaque fois que le Président de la République passe dans la région de Beni-Butembo, les massacres recommencent, comme si des forces de l’ombre voulaient le narguer, l’humilier et mettre à nu son impuissance à lier l’acte à la parole face aux ADF-NALU.

Face à cette situation, il eut dans l’opinion publique de plus en plus de gens pour remettre en cause la thèse d’une attaque étrangère sur notre territoire. On se mit à accuser les « Nande qui se massacrent entre eux » dans une spirale vertigineuse de course au leadership local. L’idée paraît impensable, même si elle surgit de temps à autre, faute d’autre explication clairement convaincante. Il est difficile et inimaginable que les leaders Nande dont on connaît les noms et que l’on peut facilement localiser se décident de tuer leurs frères, femmes et enfants compris, dans une barbarie inénarrable, rien que pour affirmer leur puissance et leur pouvoir. Un Congolais qui osa accuser publiquement les Nande d’être eux-mêmes les massacreurs des Nande en eut pour son compte dans les insultes populaires sur les réseaux sociaux et dans les milieux politiques congolais.

Une autre réponse surgit, accusant les FARDC d’être les auteurs des carnages de Beni, dans une dynamique bien huilée et bien organisée au profit de certains hauts gradés de l’armée. Une étude faite par une grande organisation internationale aboutit à cette conclusion, déchaînant l’ire outrée des autorités de la République. La colère congolaise s’attaqua au caractère impensable de l’hypothèse d’une armée chargée de la sécurité qui se met à massacrer sa propre population.

Il est arrivé que des hypothèses plus effarantes encore soient émises. On accuse le pouvoir congolais de faire de lui-même de Béni un instrument de « glissement » vers un autre mandat du président Kabila, comme si l’homme se servait du carnage comme message à son propre peuple et indiquait ce que sera le pays si jamais l’avenir veut être dessiné sans lui.

Maintenant, le gouvernement congolais  voit dans les carnages de Beni la main de l’internationale djihadiste, comme si la RDC était devenue la cible de Boko Haram et de Daesh en quête de nouveaux espaces d’implantation pour sa guerre contre l’Occident.

Toutes ces explications montrent à quel point l’histoire congolaise tourne en rond. C’est du déjà entendu à d’autres occasions, chaque fois que les guerres éclatent au Congo et que le pays est embrasé par des rébellions ou des révoltes populaires. Accuser l’étranger est un exercice courant. Voir la main du pouvoir en place dans les tragédies locales ou nationales est tout aussi courant. Les haines tribales constamment évoquées pour expliquer les carnages, cela n’étonne plus personne tout comme n’étonnent pas outre mesure les  conflits intra-tribaux autour des enjeux de pouvoir, de richesses et d’accaparement des terres.

Ce qui est étonnant, c’est la manière dont le pays se complait dans cette situation et n’arrive pas à casser les ressorts de l’éternel retour du mal et de ses causes en vue d’ouvrir une nouvelle voie de vie. Tout se passe comme s’il manquait au Congo une réflexion profonde sur les catalyseurs de toutes les tragédies que nos populations vivent depuis notre indépendance de 1960.

Cette réflexion globale, les massacres de Beni y convient avec urgence, dans l’espoir que s’ouvrent au Congo et dans toute la région des Grands Lacs les possibilités d’une paix heureuse.   

            Beni, un arbre qui cache la forêt

En effet, quand on entend tout ce qui est proposé comme explications de la responsabilité des uns et des autres sur les massacres de Beni, il y a de quoi être indigné et révolté. Tout se passe comme si ces explications, dans leur imbroglio et agitation contradictoire, épaississait plus encore l’énigme des crimes  commis de nuit comme de jour au nez et à la barbe de l’armée congolaise et de la MONUSCO. Cette énigme est lancée comme une boule toute-puissante pour narguer les autorités congolaises dont elles veulent montrer la face d’incompétence, un peu comme ferait un serial  killer dans les romans policiers. La boule est propulsée par un vent de terreur parmi des populations qu’elle plonge dans l’insécurité totale. Elle crée ainsi une ambiance de psychose générale comme cela se sent maintenant dans l’extrême Nord du Kivu.   

Au fond, quand on réfléchit attentivement sur tout ce qui se dit concernant les causes des massacres de Beni, on ne peut pas ne pas prendre conscience de cet effet de psychose consciemment entretenue.

Il faut dépasser cette psychose et entrer dans une dynamique d’analyse pour comprendre ce qui se passe.

Un fait s’impose à l’esprit : les crimes de masse perpétrés dans la région de Beni s’inscrivent dans un cadre organisé pour imposer au massacre le caractère d’un mystère, avec la possibilité d’une multiplicité d’interprétations pour masquer le problème de fond.

 Ce problème de fond, c’est l’ordre global qui régit la politique, l’économie et la culture des peuples de la région des Grands Lacs. Quelle que soit la cause réelle, plausible ou même purement fantasmée et délirante de la situation qui choque aujourd’hui nos consciences comme êtres humains, on n’y comprend rien de fondamental si on n’analyse pas les lignes directrices de la politique, de l’économie et de la culture dans l’espace des Grands Lacs, notamment en RD Congo, au Rwanda, en Ouganda et au Burundi. C’est dans les mailles que tissent ces réalités vécues comme une toile d’araignée empoisonnée qu’il est important de penser correctement ce que Beni symbolise dans la logique de mort qui s’y exprime.

Dans l’ordre politique de plomb

Du point de vue politique, il est clair que tous les pouvoirs qui dirigent les pays des Grands Lacs et en assurent la gouvernance globale sont des pouvoirs autoritaires : des chefs dont le système de dictature, hard ou soft, noyaute tout et impose à toutes les populations ses rythmes, ses volontés et son autisme face aux attentes du peuple. Aucun débat véritablement démocratique n’y est possible, encore moins l’exigence d’alternance non sanglante. L’image la plus caricaturale de ce qui s’y passe, c’est le Burundi aujourd’hui livrée à la folie de ses propres dirigeants. Tout l’espace des Grands Lacs vit dans la même logique, malgré les accalmies qui cachent les tremblements de profondeur. On a beau s’émouvoir de tout ce qui s’y perpètre comme crimes, forfaits, destructions funestes, effondrements des droits humains ou phénomènes de destruction massive, tant que l’ordre global qui y structure la vie échappe à toutes les aspirations des peuples aux principes de la démocratie politique comme norme de construction d’une société de liberté, de débats ouverts et de possibilités d’alternance, on passe à côté du vrai catalyseur des phénomènes comme ceux de Beni.

Plus exactement, il faut dire que c’est la politique de systèmes autoritaires hard ou soft dans la région des Grands Lacs qui rend possible les causes que l’on présente pour expliquer la situation de Beni.

Dire que ce sont les ADF NALU qui massacrent les populations dans cette ville et dans ses alentours, c’est reconnaître qu’il existe une situation générale qui génère des révoltes et des rébellions dont personne ne peut contrôler les méthodes d’action, surtout si ces méthodes sont pensées en termes de guerre et de moyens de se faire connaître. Les massacres en série des innocents deviennent possibles comme stratégies infernales pour occuper l’espace médiatique et satisfaire des instincts de destruction massive chez des tueurs formatés pour de telles besognes.

Dire que ce sont les « Nande qui massacrent les Nande », c’est reconnaître qu’un principe de fragmentation politique de la société congolaise divise le pays contre lui-même, frères contre frères, en fonction d’intérêts qui peuvent conduire à l’absurdité des massacres des innocents. On reconnaît en fait que l’on vit dans une politique insensée qui aboutit à l’impensable, si l’on se réfère à ce qu’être frère signifie dans nos traditions africaines.

Dire que les forces armées congolaises organisent elles-mêmes le carnage de Beni pour les intérêts propres des généraux et des colonels engagés dans des business très lucratifs qui ne peuvent s’organiser que dans un chaos absolu, c’est reconnaître que l’esprit des casernes qui fait vivre les Etats des pays Grands Lacs n’est pas indemne de tout dérapage de l’ombre. Que les massacres de Beni se perpètrent souvent la nuit, ou sous l’effet de surprise en plein jour, montre comment les régimes fondés sur les renseignements cachés et la surveillance forte des populations donnent à ceux qui en animent les ressorts la possibilité de devenir des criminels de l’ombre, tellement ils connaissent eux-mêmes les rouages du système en dehors de tout contrôle démocratique. Maîtres du système autoritaire, les militaires deviennent capables de contourner le système dans une logique des ténèbres. C’est cette logique politique ténébreuse qui se déploie à Beni et qui peut exploser à tout instant dans tous les Etats de dictature ouverte ou feutrée. Donner un pouvoir illimité à la Grande Muette, elle finit par parler de manière inattendue et échapper, comme Frankenstein, à ceux qui l’ont fabriquée selon leurs intérêts.

Arriver à dire que le Président de la République est Maître d’œuvre de ce qui se déroule dans le l’extrême Nord du Kivu, c’est indiquer jusqu'où les régimes autoritaires peuvent aller, selon l’imaginaire populaire. Il n’y a que dans des Etats qui maintiennent leur pouvoir par le poids des armes sans égard pour l’opinion du peuple que l’hypothèse même d’un Chef d’Etat qui tue son propre peuple est envisageable. Jamais une telle vision des choses ne pourra voir le jour dans une démocratie.

Lorsque la perspective du djihadisme international s’ouvre dans la réflexion du gouvernement congolais  sur la cause de la situation macabre de Beni, nous sommes devant un aveu : le système politique sent sa chape de plomb sur le pays éclater et il crie au secours face à la communauté internationale. C’est cela qui arrive toujours quand les régimes autoritaires sentent leur autorité s’effriter face aux rébellions. Ils crient au complot et à l’agression, sans jamais se demander ce qui, en eux-mêmes, a conduit à l’implosion de leur pouvoir.        

Dans une économie  de prédation et d’inspiration tribaliste

Ce qui frappe dans l’économie comme champ global de la gestion des pays des Grands Lacs, c’est son orientation complètement inégalitaire où la part du lion est entre les mains du chef, de sa famille, de sa tribu et de son entourage politique au détriment de la population, ou presque. Il suffit de regarder comment les proches des présidents dominent les rouages économiques et s’enrichissent de manière ahurissante aux yeux du petit peuple pour se rendre compte que l’accaparement des richesses nationales entre les mains de quelques personnes conduit à une instabilité dont l’horizon ne peut être que la guerre sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des guerres civiles, du terrorisme ou des massacres insensés comme stratégies de déstabilisation de ceux qui sont au pouvoir.

En plus, les disparités de richesses entre les pays des Grands Lacs et l’impossibilité de mettre sur pied une politique d’ensemble du partage paisible de ces richesses dans des institutions économiques communes crédibles développe l’esprit de prédation et d’exploitation où certaines nations se servent de la guerre pour animer l’économie du chaos à leur bénéfice. Et dans l’économie du chaos et du désordre chez le voisin, tout devient possible. Les chefs militaires peuvent se transformer en bandits de grand chemin ; les multiples groupes armés peuvent se disséminer partout et semer la terreur ; la logique djihadiste peut faire des émules ; les pouvoirs politiques peuvent se transformer en forces de carnage pour des intérêts de toutes sortes, même les paisibles citoyens en apparence peuvent se transformer en tueurs sans foi ni loi. C’est la jungle qui s’installe et l’insécurité se propage au point de devenir un mode d’être.

Quand  on est ainsi dans un climat d’insécurité chronique, il est difficile de voir quelle est vraiment la cause de ce que l’on vit et qui en est le chef d’orchestre. Ceux qui profitent de l’économie du chaos la transforment en dictature de la terreur.

Comme les inégalités conduisent au chaos, la seule forme de structuration de la vie dans l’insécurité est de faire de la logique tribale le mode de vie tant soit peu normal et parfois même de doter la tribu des forces d’autodéfense tentées de se transformer en puissance d’attaque pour refuser d’être envahis par la présence des allogènes que l’on accuse de tous les maux, avec tous les noms d’oiseaux. On décide de défendre sa terre, de défendre son identité et de défendre sa parcelle de pouvoir.

C’est ainsi qu’à tout moment, les massacres sont attribués aux agresseurs qui viennent d’ailleurs ou qui appartiennent à d’autres sphères de vie : les sphères des ennemis que l’on cherchera à massacrer aussi.

Dans les pays des Grands Lacs, cette logique embrase la vie entre les tribus à l’intérieur des Etats comme elle déglingue les relations entre les Etats. Certains Etats en profitent pour intensifier par la guerre l’économie du chaos en entretenant des rebellions et des révoltes chez les voisins. On trouve ainsi des rebelles ougandais et rwandais au Congo, des rebelles congolais en Ouganda, des rebelles burundais au Rwanda et au Congo, tout cela dans une géopolitique meurtrière où les dimensions économiques et stratégiques ont une place importante.

Le comble dans ce contexte, c’est de constater que les dimensions et les stratégies en question servent des intérêts à court terme, sans projet global du bonheur partagé qui garantirait une paix heureuse dans la région. L’économie devient une économie permanente de guerre, avec tout ce que cela comporte de crimes, de carnages, de massacres et de déstabilisation permanente.

On ne comprendrait pas vraiment ce qui se passe à Beni si on sépare cela de l’économie du chaos et de toutes les pesanteurs mortifères qu’elle comporte. Il ne s’agit pas ici de dire que c’est le chaos économique entretenu qui est la cause des massacres, mais qu’il en est largement le catalyseur dont les fureurs peuvent embraser d’autres foyers d’insécurité et d’instabilité.

Dans une culture traumatique et les pesanteurs des mentalités destructrices

L’autre catalyseur de l’esprit destructeur, c’est la culture que les régimes autoritaires, l’économie du chaos et ses ramifications tribales ont créée dans la région des Grands Lacs. Il existe aujourd’hui une identité meurtrière qui se déploie et s’auto-régénère au point de devenir le fond le plus virulent du vécu des individus et des communautés. On trouve dans tous les milieux cette dynamique de l’esprit meurtrier. Malgré la multitude de colloques, symposiums, ateliers de réflexion et séances d’animation éducative, rien n’arrive à casser les ressorts des haines et la volonté d’anéantissement de l’humain. Cela signifie que les communautés et les personnes ont subi des traumatismes qui les ont complètement changées, désarticulées mentalement et rendues fondamentalement immorales.

On comprend  que face à la question de savoir quelles sont les causes de la tragédie de Beni, les réponses ressortissent à une psychologie traumatique qui voit des tueurs partout : les Ougandais, les Rwandais, l’armée congolaise, les Nande eux-mêmes, les tribus voisines ainsi que le pouvoir politique. On voit des tueurs partout parce qu’on les a déjà à l’intérieur de soi-même et qu’ils sont devenus une part de soi-même.

La question est de l’ordre de la psychologie collective où le meurtre ne relève plus du mal, de l’inhumain et de l’immoral, mais plutôt de la vie normale où les carnages et les massacres font partie du quotidien. On les traite comme de faits divers qui viennent et passent en attendant d’être remplacés par d’autres faits divers.

Si la tragédie de Beni semble révolter les populations à un certain degré de conscience, il ne faut pas croire que cela signifie que l’on a décidé de mettre fin à cette barbarie. C’est seulement la récurrence de son déploiement et le caractère de provocation pour narguer le Congo tout entier qui choquent. Il est possible que les Nande, à bout de patience face à la léthargie des pouvoirs publics, en arrivent à créer eux-mêmes une armée tribale pour se défendre, même sans savoir exactement contre qui ils doivent se défendre. L’important sera d’avoir leur force de frappe à eux, comme on le voit dans certains villages où leur colère s’est déjà déchaînée contre les Hutu accusés de vouloir traverser le pays nande pour aller en Ituri occuper de nouvelles terres, au prix de massacres qui engendreront de contre-massacres nourrissant indéfiniment la culture des traumatismes sans fin et des haines meurtrières.

Agir maintenant

Faute de pouvoir agir directement sur les auteurs des massacres dont il est difficile d’éclairer l’énigme de leur identité et de leurs motivations à l’état actuel de la tragédie de Beni, il est aujourd’hui indispensable de s’attaquer aux catalyseurs globaux de cette tragédie en orientant la lutte vers les facteurs politiques, économiques et culturels sans lesquels ce qui arrive à Beni ne se produirait pas et ne risquerait pas de se produire encore dans d’autres villes et villages du Kivu et d’autres régions du Congo.

   Une chose doit être dite avec clarté : Beni est un problème global qu’il convient de prendre globalement dans ses enjeux politiques, économiques et culturels dans la Région des Grands Lacs. On ne peut l’aborder globalement qu’en proposant des orientations d’ensemble qui interpellent les personnes, les communautés et les institutions.

Il faut considérer avant tout la question de la culture meurtrière et les traumatismes qu’elle a semés dans les esprits. On comprendra que la solution primordiale à une tragédie comme celle de Beni demande une implication profonde des sciences humaines pour comprendre ce qui se passe et agir de manière féconde. Plus particulièrement, au lieu de penser que la solution est militaire, il est bon de se concentrer sur la psychologie de l’Homme des Grands Lacs et toute la socio-anthropologie qu’elle induit. En fait, avant de se consacrer à mobiliser les armées, FARDC, MONUSCO ou brigade internationale, on serait bien inspiré de mobiliser les psychologues, les psychiatres et les motivateurs psychologiques traditionnels pour travailler le mental des populations et rendre possible un travail d’éducation qui s’ancre dans les profondeurs de la société et engage les hommes et les femmes à changer leur être en profondeur.

Aujourd’hui, cette perspective des profondeurs est plus que jamais urgente. Jusqu’ici, l’approche privilégiée dans le contexte global des pays des Grands Lacs s’accroche au côté visible, superficiel et accessoire qui a mis au centre de l’action les armées et les animateurs de la paix formés pour des enquêtes quantitatives aboutissant à des conclusions qui n’ouvrent pas sur les pathologies sociales de fond. Pour avoir négligé la psychologie, l’anthropologie et la sociologie comme voies indispensables pour transformer les personnes, les communautés et les pays, on nage dans le vide et les problèmes restent intacts. Le temps de la psychologie, de l’anthropologie et de la sociologie de la paix est arrivé : l’heure de la guérison de l’être de l’Homme des Grands Lacs. Si l’on veut éviter des tragédies comme celles de Beni, il faut impérativement s’engager sur cette voie de mobilisation des Sciences humaines et sociales pour une action éducative profonde sans laquelle l’agitation militaire n’est qu’un coup d’épée dans l’eau.

Parler globalement de l’Homme des Grands Lacs, c’est regarder aussi du côté de la vision et de l’organisation de la politique comme champ de la gestion et de la gouvernance des pays et des communautés. On doit être clair à ce niveau : ce ne sont pas des régimes autoritaires et dictatoriaux qui changeront les structures mentales profondes des populations aujourd’hui. Bien au contraire. Dans la mesure où les politiques dictatoriales sont souvent liées à la domination des ethnies les unes sur les autres et à l’exacerbation des haines tribales qui se nichent dans les inconscients et dans les consciences des hommes, il est impensable que les pulsions de vengeance et les affects de violence n’opèrent pas pour  forcer le destin afin que le tour des dominés à diriger l’Etat arrive aussi, sans référence à une quelconque compétence ni à une quelconque éthique. Quand l’ordre politique est perçu globalement comme un ordre d’humiliation, l’appel aux carnages et aux massacres n’est pas loin. Dans leur histoire immédiate, la RDC, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi sont des exemples vivants des catastrophes causées par des politiques d’humiliation. Si la région des Grands Lacs est devenue terre de génocides, d’exterminations massives de populations, d’épurations ethniques et de profanations des vagins dans de viols à grande échelle où la vie est détruite par toutes les techniques de dévalorisation des êtres, c’est dans les tissus mêmes des politiques menées que réside le fond du problème.

Comment arriver à une politique de paix entre les pays et les ethnies ? Par le choix d’une démocratie véritable à l’intérieur de nos pays et d’une diplomatie ouverte à la coopération pour créer et faire vivre des institutions supranationales performantes. Disons-le autrement : seule une politique de valorisation de l’inter-culturalité démocratique et de la construction de grandes sphères de collaboration économique au-delà des frontières ouvre un chemin de paix véritable. Une telle politique exige une éthique de la vérité sans méfiance et de la solidarité sans arrière-pensée que l’on devra à tout prix instaurer aujourd’hui, en dehors de tous les conflits entretenus par des visions politiques autocratiques parcellaires dont le fruit est la guerre ou la logique des massacres. Nos chefs d’Etat sont-ils en mesure d’orienter leurs actions dans cette direction ? Il ne faut pas seulement le souhaiter. Il faut que les peuples s’organisent pour faire pression sur les responsables politiques. La politique de la paix dépendra alors de la volonté de paix dans les populations elles-mêmes comme forces de changement.

D’où l’importance d’une action pour une économie du bonheur partagé qui permette à toutes les populations de se déployer en toute liberté sur toute la zone géographique couverte par nos pays en vue d’y créer des richesses matérielles et immatérielles, d’y ouvrir un grand marché commun et d’y construire une communauté de destinée organisée autour des valeurs du vivre-ensemble et des normes juridiques respectées par tous.

On éviterait ainsi des actes de prédation, d’exploitation, de vol organisé au niveau des Etats, tout cela qui conduit nos pays à soutenir les rébellions les uns contre les autres et à rendre possibles les massacres perpétrés par des groupes armés comme les FDLR, la LRA ou l’ADF-NALU dans une économie du désordre chaotique dont l’insécurité est le mode d’opération privilégié.

 

Conclusion

Dans cette réflexion, j’ai voulu montrer ce que la tragédie de Beni révèle sur l’Homme des Grands Lacs et sur l’esprit des populations dans le contexte politique, économique et culturel global qui domine la vie des peuples de la RDC, de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi. 

Ces pays vivent dans un cadre surchargé de catalyseurs de conflits, de guerres, de tourmentes et d’agitations sur lesquels il est urgent d’agir de manière globale afin de penser et de construire un avenir de paix. Cette action ne peut pas être d’ordre militaire, encore moins d’ordre de l’enferment dans les politiques autoritaires, dans l’économie de prédation et dans la culture d’identités meurtrières. Elle demande une géopolitique nouvelle et une nouvelle géostratégie qui mobilisent les forces éducatives nourries par les recherches et les limons des sciences humaines.

Cette perspective n’est pas celle d’une réponse immédiate ni d’une vision des problèmes à court terme, mains une grande orientation d’ensemble pour une philosophie globale de la transformation sociale dans la région des Grands Lacs.

La réponse vraiment fertile à la tragédie de Beni devra aller dans ce sens. Essentiellement.

Goma, 17 août 2016

KA MANA

Go to top